L'Affaire du collier

Copyright © 2021 Frantz Funck-Brentano (domaine public)

Édition : BoD – Books on Demand GmbH, 12/14 rond-point des Champs-Élysées, 75008 Paris.

Impression : BoD - Books on Demand GmbH, Norderstedt, Allemagne.

ISBN : 9782322249572

Dépôt légal : mars 2021

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Sommaire

I. — LES SOURCES.

De tous les procès dont l'histoire a gardé le souvenir, l'affaire du Collier est celui qui a exercé Faction la plus profonde sur les destinées de notre pays. Les passions s'en emparèrent. Il fut dans les mains des politiciens un bélier dont ils ébranlèrent la monarchie. Le procès du Collier, dit Mirabeau, a été le prélude de la Révolution1.

Marie-Antoinette y perdit joie et repos. A cette époque, écrit Mme Campan, finirent les jours fortunés de la reine. Adieu pour jamais aux paisibles et modestes voyages de Trianon, aux fêtes où brillaient tout à la fois la magnificence, l'esprit et le bon goût de la cour de France ; adieu surtout à cette considération, à ce respect, dont les formes accompagnent le trône, mais dont la réalité seule est la base solide.

Gœthe se passionna pour cette intrigue. Il tint à se mettre en rapport direct avec Breteuil, qui y avait joué un rôle important. Il étudia l'affaire dans les sources mêmes, dans les pièces de procédure, et en découvrit les conséquences, de son esprit clairvoyant. Ce procès, dit-il, fit une secousse qui ruina les bases de l'État. Il détruisit la considération que le peuple avait pour la reine, et, généralement, pour les classes supérieures, car — hélas ! — chacun des acteurs ne faisait que dévoiler la corruption où se déballaient la Cour et les personnes du plus haut rang. Gœthe ajoute : L'événement, me remplit d’épouvante comme l'aurait fait la tête de la Méduse. Ces intrigues détruisirent la dignité royale. Aussi l'histoire du Collier forme-t-elle la préface immédiate de la Révolution. Elle en est le fondement. La reine, étroitement liée à cette fatale affaire, y perdit sa dignité, sa considération ; elle y perdit dans la pensée populaire cet appui moral qui faisait d’elle une figure intangible2. Jugement confirmé par le plus éminent, des historiens de Marie-Antoinette, M. Pierre de Nolhac : A partir de l'affaire du Collier, la France se bête vers la Révolution. La royauté a perdu son dernier prestige, Marie-Antoinette est, par avance, découronnée3.

En raison de leur importance, les faits ont été déformés par l'esprit de parti, chacun s'efforçant d’y trouver des arguments à sa cause ; ce qui ne lui était d’ailleurs pas difficile dans l'amas de documents, mémoires et dissertations des avocats, brochures, libelles, pamphlets, plaquettes au rouleau, gazettes et articles de journaux, nouvelles à la main, petits vers et brevets à la calotte, sarcelades et pasquinades, reportages, bavardages, commérages et papotages, on l'affaire fut noyée dès les premiers jours.

La quantité de textes parvenus jusqu'à nous, qui permettent, non seulement de dénouer le nœud de l'intrigue, mais de connaître la vie des divers personnages, d’y pénétrer dans les coins et recoins, d’en faire saillir les menus détails, est vraiment surprenante. Indications qui coulent de source : ce sont les pièces du procès, interrogatoires, récolements, confrontations4 ; les plaidoyers, mieux encore, les dossiers des avocats ; les lettres et correspondances des acteurs en jeu : billets à l'encre sympathique, furtivement envoyés par le cardinal de Rohan, qui est sous les verrous de la Bastille, à son défenseur, Me Target, où se lisent ses pensées de derrière la tête5 ; lettres écrites par Mme de la Motte, réfugiée en Angleterre, à son mari et à sa sœur, où s'éclaire d’un plein jour le fond de son âme6 ; ce sont les mémoires rédigés par les accusés, soit au cours du procès, soit après, où chacun raconte par le menu et à sa manière ce qu'il sait et ce qu'il a vu7 : ce sont les notes et papiers administratifs concernant la détention des prisonniers à la Bastille8 ; puis des rapports de police ; des inventaires et des procès-verbaux d’huissiers qui dessinent de leur trait net et sec, en ligues caractéristiques, les meubles et les costumes tels les patrons d’un journal de modes on les prospectus d’un magasin d’ameublement ; puis les nombreuses relations des contemporains ; car l'événement ayant frappé dès l'abord les imaginations, chacun tint à noter ce qu'il en entendait, à raconter ce qu'il savait des personnages, de leurs mœurs, de leur passé, de leurs caractères : Beugnot, Mme Campan, Mme d’Oberkirch, Mme de Sabran, l'abbé Georgel, Desenval, le duc de Lévis, le marquis de Ferrières, Manuel et Charpentier, les notes du libraire Hardy9, le récit demeuré manuscrit du libraire Nicolas Ruault10 ; les dépêches des des ambassadeurs étrangers près le roi de France à leurs gouvernements respectifs : et tous les journaux, ceux de Paris, ceux de Londres, les gazettes de Hollande qui insèrent des correspondances de Paris ; un nombre infini de pamphlets, les nouvelles à la main, le Bachaumont, la Correspondance secrète ; et l'iconographie, les pinceaux de Mme Vigée-Lebrun et ceux de Pujos, le crayon de Cochin, l'ébauchoir de Houdon, le burin de Cathelin, de Janninet, de Desrais, d’Eisen, de Legrand, de Macret, les estampes populaires. Les lieux mêmes qui servirent de cadre à l'action se retrouvent, les maisons sont conservées : à Versailles le château avec le cabinet intérieur du roi et la galerie des Glaces, le parc avec le bosquet de Vénus ; la place Dauphine, où se trouvaient le garni Gobert et l'hôtel de la Belle Image, aujourd'hui place Hoche ; — à Paris, rue Vieille-du-Temple, l'hôtel du cardinal de Rohan ; rue Saint-Claude, la maison de Cagliostro ; rue Saint-Gilles, celle de Mme de la Motte ; rue du Jour, l'ancien hôtel du Petit Lambesc et rue de la Verrerie, l'hôtel de la Ville de Reims ; les jardins du Palais-Royal ; — Champagne, à Bar-sur-Aube, à Fontette, à Clairvaux, à Châteauvillain, non seulement les lieux, mais les demeures, les murailles mêmes entre lesquelles se déroulèrent les événements du récit.

Aux beaux jours de l'automne dernier, nous allions donc à bicyclette par le pays accidenté. Les routes étaient blanches sous le soleil : aux lianes des coteaux les pampres portaient les raisins mûrs. Dans les champs, où les récoltes étaient faites, les troupeaux de moutons confondaient leurs nuances d’un blanc qui tire sur l'ocre et le jaune avec les tons clairs des champs déblayés, jaunis par le chaume et les fanes sèches ; mais, de place en place — c'étaient des rires, — les filles mettaient encore les récoltes en javelles : au passage du Parisien elles s'arrêtaient, se redressaient et regardaient l'air ahuri. Et nous allions ainsi de Bar-sur-Aube aux Cronières, à Fontette, à Verpillières, à Clairvaux, à Chateauvillain. Les bonnes gens comprenaient nos recherches. L'affaire du Collier, le nom de Mine de la Motte sont demeurés légendaires dans le pays. Ah ! monsieur, c'était une coquine ! disaient-ils, et, avec empressement, après avoir vidé de compagnie, sur la table de bois brut, les longs verres de vin rose, ils noirs aidaient dans notre tâche.

Comment remercier ceux qui, de toute part, nous ont tendu la main ? M. Alfred Bégis, secrétaire de la société des Amis des livres, a été pour nous un véritable collaborateur. Que de sources nous eussions ignorées sans ses indications sistres, précises ! Depuis des années il réunissait des documents sur l'Affaire du Collier, documents recueillis aux Archives nationales, aux archives paroissiales de Londres, aux archives départementales de l'Aube, aux archives municipales de Bar-sur-Aube et de Vincennes ; et bien des pièces se trouvent en original dans sa belle collection. Notes et pièces originales, M. Bégis a tout mis à notre disposition, ainsi que des séries d'estampes contemporaines. De nombreux documents il nous a fourni la copie intégrale, faite de sa main. Notre ami Paul Collin, directeur de la Nouvelle revue rétrospective, nous a prêté une série de brochures et de pamphlets, se rapportant au procès du Collier, ainsi que notre maître M. Jacques Flach, professeur au Collège de France, et notre obligeant collègue, M. le comte de la Revelière, administrateur de la Société des Études historiques.

M. Pierre de Nolhac, savant et charmant conservateur du château de Versailles, historien autorisé de Marie-Antoinette, a été, lui aussi, un collaborateur pour nous. Notes en main, il nous a montré, une à une, les salles du palais où les scènes les plus importantes se sont passées, et, dans le parc, il nous a permis d’identifier d’une manière certaine le bosquet de Vénus, où la gentille baronne d’Oliva apparut en reine de France au cardinal de Rohan prosterné. M. Christian, administrateur de l'Imprimerie nationale, ancien hôtel de Rohan, M. Le Vayer, administrateur de la Bibliothèque de la Ville de Paris, sont priés de vouloir bien accepter l'hommage de notre gratitude. Mme la comtesse de Biron a eu la bonté d’enrichir l'illustration de ce livre en autorisant la reproduction de son célèbre portrait de Marie-Antoinette en gaulle par Mme Vigée-Lebrun, portrait dont le costume fut directement copié par Mme de la Motte dans la scène du Bosquet. M. Storelli, qui a épousé la petite-fille de Me Thilorier, avocat de Cagliostro, nous a communiqué ses souvenirs de famille et nous a permis de reproduire le buste de Cagliostro par Houdon, que l'illustre alchimiste donna jadis a son défenseur. M. de Bluze, bijoutier, a reconstitué avec infiniment d’art, le collier de la reine d’après les dessins très précis laissés par les joailliers qui l'avaient fait. Nous avons ainsi dans ce volume une image rigoureusement exacte de la fameuse et fatale parure. M. Morton Fullerton a prêté un exemplaire manuscrit, avec des variantes, du Mémoire justificatif de Jeanne de Valois. Enfin M. le docteur Lebrun, adjoint au maire de Bar-sur-Aube, a guidé nos recherches dans les archives de la ville. Il a fait retrouver : rue Nationale, la maison qui a appartenu à Mine de la Motte ; rue d'Aube, l'hôtel Clausse de Surmont où elle passa les années décisives de sa vie.

Notre reconnaissance, nous la devons aussi — nous la témoignons de grand cœur — aux devanciers : à Edmond et Jules de Goncourt, écrivains et historiens admirables11 ; à notre érudit confrère, M. Emile Campardon, qui a écrit l'ouvrage le plus solide et de l'information la plus exacte sur le Collier de la reine12 ; à Chaix d’Est-Ange, qui mit au service de celte cause émouvante son talent d’un souffle élevé et ému13 ; à M Fernand Labori, qui défendit la même cause, l'innocence de la reine, avec sa fougue tonitruante et ses impétueuses convictions14 ; à M. Desdevises du Dézert, auteur d’un précis succinct et brillant du procès, dans un si joli tableau, si bien peint et en traits si justes, de la France à la veille de la Révolution15 ; à nos chers amis, Paul Boulloche, substitut près le tribunal de la Seine, l'historiographe très averti et judicieux de l'avocat Target16 ; et Gosselin-Lenôtre, qui a écrit sur Cagliostro et sa vieille demeure des pages où brillent son habituelle érudition, sa pensée pittoresque, son style coloré et vivant17 ; sans oublier le curieux roman de M. Philippe Chaperon, la Marque, qui fait revivre l'âme de Jeanne de Valois dans celle d’une fille de nos jours, œuvre d’imagination, mais brodée sur une trame historique très ferme18. A ceux qui nous ont servi de modèles et de guides, à ceux qui nous ont soutenu de leurs encouragements et qui nous ont aidé, nous serrons la main. Puisse ce livre, où nous nous sommes efforcé de mettre ce que nous pouvions avoir en nous de rigueur et de conscience scientifiques, gardant sous les yeux les rigides principes de méthode et d’investigation enseignés par les chers maîtres de l'École des Chartes, ne pas paraître trop indigne, et des devanciers et de si nombreux et affectueux concours.

***

Grâce à tant d’informations directes et précises, à tant d’indications minutieuses, circonstanciées, on peut contourner les caractères des personnages. Leurs physionomies en ressortent toutes vivantes. Et finalement il apparaît, comme il advient toujours quand on approfondit les événements humains, que c'était dans le fond des caractères que se trouvait la raison d’être, partant l'explication des faits qui semblaient— car chacun apprécie d’instinct les hommes et leurs actes d’après soi-même — extraordinaires et mystérieux.


1 Opinion rapportée par le comte de la Marck. Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck pendant les années 1789, 1790 et 1791, publiée par M. de Bacourt, Paris, 1851, 3 vol. in-8°.

2 Gœthe, la Campagne de France, éd. Arthur Chuquet, p. 159. Gœthe a essayé de reconstituer l'intrigue du Collier dans une comédie, der Gross-Kophta, où l'on voit l'opinion qu'il se faisait des différents personnages en action. Le caractère du cardinal de Rohan (der Domherr) est tracé très heureusement. Cagliostro (der Graf), la comtesse de la Motte (die Marquise), le comte de la Motte (der Marquis), Mlle d’Oliva (die Nichte), sont figurés par leurs traits essentiels. Mais Gœthe a réuni en une seule personne Mlle d’Oliva et Mlle de la Tour, nièce de Mme de la Motte. Un seul personnage a été inventé pour les besoins de la pièce, le chevalier (der Ritter) : encore ce rôle parait-il inspiré par le baron de Planta.

3 Pierre de Nolhac, la Reine Marie-Antoinette, p. 78.

4 Conservées aux Archives nationales, X2, B 1417. M. Émile Campardon, qui a publié l'ouvrage le plus solidement documenté dont ces événements aient été l'objet, n'a cru devoir insérer parmi ses pièces justificatives que les interrogatoires des principaux accusés, négligeant les témoins secondaires, dont les dépositions, bien que de deuxième plan, sont les plus pittoresques. M. Campardon a également laissé inédits les procès-verbaux des confrontations ai les caractères apparaissent avec le plus de couleur et de vivacité.

5 Dossier Target, conservé à la Bibliothèque de la Ville de Paris, documents manuscrits non encore catalogués.

6 Archives nationales, F7, 4115 B. Papiers du Comité de sûreté générale.

7 De ces Mémoires il a été fait divers recueils. Le plus important, bien qu'il ne soit lui-même pas complet, a été formé par Bette d’Étienville sous le titre : Collection complète de tous les Mémoires qui ont paru dans la fameuse affaire du Collier, Paris, 1786, 6 vol. in-18.

8 Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, mss 12 457-59 et 12 517. 6 Mes loisirs, ou journal d’événements tels qu'ils parviennent à ma connaissance. Bibl. nat., mss franc. 6 680-85. Les passages relatifs à l'Affaire du Collier sont dans le vol.

9 683.

10 Collection Alfred Bégis.

11 Edmond et Jules de Goncourt, Histoire de Marie-Antoinette, nouv. éd., Paris, 1884, in-16.

12 Émile Campardon, Marie-Antoinette et le procès du Collier, d’après la procédure instruite devant le Parlement de Paris, Paris, 1863, in-8°.

13 Marie-Antoinette et le procès du Collier, par G. Chaix d’Est-Ange, publié par son fils, Paris, 1889, in-8°.

14 Fernand Labori, le Procès du Collier, discours prononcé à la Conférence des avocats, le le 26 nov. 1888, publié dans la Gazette des Tribunaux, du 26 nov. 1888.

15 Desdevises du Dézert, l'Affaire du Collier, dans la Revue des cours et conférences, 13 et 27 déc. 1900.

16 Paul Boulloche, Target, avocat au Parlement de Paris, discours prononcé à l'ouverture de la Conférence des avocats, le 26 nov. 1892. Paris, 1892, in-8°.

17 G. Lenôtre, Paris révolutionnaire, vieilles maisons, vieux papiers (Paris, 1900, in-16), p. p. 161-171 : la maison de Cagliostro.

18 Philippe Chaperon, la Marque, 3e éd., Paris, 1900, in-16.

II. — AU SEUIL DE LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG19.

Le 19 avril 1770, l'archiduchesse Marie-Antoinette, fille de l'impératrice-reine Marie-Thérèse, épousait par procuration, en l'église des Augustins de Vienne, Louis, petit-fils de Louis XV, devenu par la mort de son père héritier de la couronne de. France. Elle n'avait pas encore quinze ans. Le 2l avril, elle quitta l'An triche, accompagnée du prince de Stahremherg. Passant à Strasbourg, le S mai, elle y fut haranguée par un jeune prélat, l'évêque coadjuteur du diocèse, le prince Louis de Rohan. Sous le haut portail de la cathédrale, Louis de Rohan s'avança au-devant de la dauphine avec un salut d’une grâce souple et légère. Derrière lui se tenaient les dignitaires laïques et ecclésiastiques du chapitre : le prince Ferdinand de Rohan, archevêque de Bordeaux, grand prévôt ; le prince de Lorraine, grand doyen ; l'évêque de Tournai, les deux comtes de Truchsess, les court es de Salm et de Manderscheid, les trois princes de Hohenlohe, les deux comtes de Königseck, le prince Guillaume de Salin ; puis le groupe des chanoines en rochet et en camail, sortis de ces petites maisons qui entourent la cathédrale comme les anges assis aux pieds de la Vierge dans les tableaux des primitifs.

Louis de Rohan dessinait une silhouette svelte et élancée. Dans son port et sa démarche, chaque mouvement trahissait l'aristocratie de la race. Les traits du visage étaient très fins, fins comme le regard, d’un bleu limpide, où il y avait à la fois de la réserve et des caresses. Il avait presque la beauté d'une femme dans sa longue robe de moire violette, tombant en plis à la Watteau, sous la mousse légère du point d’Angleterre. La mitre d’or et de pierreries brillait à son front, et à ses doigts l'anneau épiscopal.

Dans la clarté du ciel la haute flèche de la cathédrale portait la dentelle de ses pierres rouges. La joaillerie des vitraux flamboyait du fond de la nef par les grandes portes ouvertes, et l'harmonie brillante des orgues, en vagues sonores, roulait sur le parvis. C'étaient comme des bouffées bruyantes qui s'engouffraient dans les rues, se mêlant aux acclamations de la foule, car, jusqu'aux marches de l'église, le peuple se pressait, accouru de tous les points de la province en costumes du pays, costumes de fête : masse animée, bariolée, où le vert des corsages était d’un ton frais et franc comme le vert des prairies ; où les cheveux blonds des filles brillaient d’un doux éclat sous les larges rubans noirs.

Les orgues se turent, et le prélat dit d’une voix claire et pénétrante que la solennité de la circonstance faisait frissonner légèrement : Vous allez être parmi nous, madame, la vivante image de cette impératrice chérie, depuis longtemps l'admiration de l'Europe comme elle le sera de la postérité. C'est l'âme de Marie-Thérèse qui va s'unir à l'âme des Bourbons20. La petite princesse eut un moment d’émotion. Deux larmes mouillèrent ses joues qui étaient devenues plus roses, une lumière lui passa sur le front. Elle avait encore l'angoisse des derniers embrassements, les derniers embrassements de sa mère laissée si loin. Elle l'avait quittée, pour toujours peut-être, et elle était encore une enfant. Marie-Antoinette adorait sa mère qui avait veillé sur son éducation avec la force de son intelligence et toute la tendresse de son cœur, et, subitement, par l'évocation de ce prélat inconnu, d’une figure si jolie, claire et comme transparente dans la gloire de sa parure, parmi les chants sacrés et les fumées blanches des encensoirs, cette image vénérée apparaissait devant elle. Marie-Antoinette, la tête penchée sur sa poitrine qui se soulevait plus fort, entra sous les liantes nefs, où le tonnerre des grandes orgues avait repris son fracas.

La troupe formait la haie sur son passage. La dauphine arriva au grand chœur an bas duquel se tenaient les Cent-Suisses en uniformes chamarrés. Au pied de l'autel de Saint-Laurent, qu'entouraient les gardes du corps, un prie-Dieu l'attendait. Elle s'y agenouilla tandis que les dames de sa cour se rangeaient sur des tabourets. Et Rohan, avant de se placer sous le dais pontifical, se tournant vers l'enfant inclinée, la bénit d’un geste large et tranquille. Du haut du chœur les harpes faisaient pleuvoir sur les dalles leurs notes argentines. La messe commença.


19 Le Roy de Sainte-Croix, les Quatre cardinaux de Rohan, Strasbourg et Paris, 1881, in-4°.

20 La harangue a été publiée par Le Roy de Sainte-Croix, p. 72-74.

III. — LE PRINCE LOUIS.

A la cour de France, la jeune et gracieuse dauphine fut reçue avec magnificence ; mais de Compiègne ou de Versailles elle s'informa plus d’une fois du beau prélat d’Alsace qui, à son arrivée en terre de France, avait éveillé en elle une si vive émotion. Ce qu'elle en apprenait fut d’ailleurs pour la surprendre. Dans son palais de Saverne, près de Strasbourg, entouré de la noblesse et des plus jolies femmes de la province, le prince Louis, comme on l'appela jusqu'au jour ou il devint cardinal, menait la vie d’un seigneur féodal. A cheval, suivi des meutes hurlantes, par les plaines, dans les bois, il courait le renard et le sanglier. Dans les salles du palais, les vins du Rhin et de Hongrie coulaient à flots et des chevreuils entiers étaient servis sur les tables.

Le due d’Aiguillon, appuyé sur la toute-puissante favorite du roi Louis XV, Jeanne-Bénéditte Vauhernier, comtesse du Barry, venait d’être nommé premier ministre. Il était dévoué à l'illustre famille des Rohan-Soubise très influente à la Cour, surtout à cause de la situation de Mme de Marsan, gouvernante des Enfants de France. Le 9 juin 1771, Marie-Antoinette écrivait à sa mère, l'impératrice Marie-Thérèse : L'on dit que c'est le coadjuteur de Strasbourg qui doit aller à Vienne comme ambassadeur. Il est de très grande maison, mais la vie qu'il a toujours tenue ressemble plutôt à celle d’un soldat qu'à celle d’un coadjuteur. Le comte de Mercy-Argenteau était le représentant de la couronne d’Autriche auprès du roi de France, très fidèle conseiller de Marie-Thérèse et qui allait devenir celui de Marie-Antoinette. Il mandait de son côté : Cet ecclésiastique est entièrement livré à la cabale de la comtesse du Barry et, de d’Aiguillon, et je crains que ce ne soit pas le seul inconvénient qui le rende pou propre à la place qui lui est destinée.

Les Rohan se disaient issus de l'ancienne maison souveraine de Bretagne, étant venus en France avec Anne, la petite duchesse en sabots qui épousa Charles VIII. Ils tenaient à la branche de Valois par Catherine de Rohan, femme du comte d’Angoulême, aïeul de François Ier ; ils étaient alliés aux Bourbons eux-mêmes par Henri IV, petit-fils d’une Rohan qui avait épousé le duc d’Albret, roi de Navarre. Les Rohan faisaient corps avec les princes de Lorraine, marchant de pair avec eux, immédiatement après les princes du sang.

Le prince Louis de Rohan était né en 1734. En 1760 il avait été nommé coadjuteur de l'évêque de Strasbourg et sacré la même année évêque de Canope in partibus. C'était une nature très douée, fine fleur d’aristocratie, comme en produisent les civilisations raffinées en leurs plus délicats épanouissements. Il avait beaucoup de cœur et beaucoup d’esprit et une élégance subtile dont la dignité ecclésiastique rehaussait le charme singulier, une galanterie et une politesse de grand seigneur, dit la baronne d’Oberkirch, que j'ai rarement, rencontrées chez personne. Il avait été reçu membre de l'Académie française à vingt-sept ans et, parmi tant de noms illustres, figurait avec honneur. Personne n'avait une conversation plus agréable. Les Immortels se déclaraient charmés de sa compagnie. Un cœur sensible, comme disaient les contemporains, et une grande fortune lui permettaient de faire le bien largement. Il le faisait avec bonne grâce et d’un esprit joyeux. Plus tard, après qu'une catastrophe terrible l'eut terrassé, il trouva dans l'adversité des personnes qui se souvinrent de ses qualités charmantes et des écrivains pour les rappeler. Manuel, dans son Garde du corps, un pamphlet qui fit grand bruit et fut poursuivi à la requête des Rohan, trace son portrait : Il a vraiment bon cœur. Il est fier, pas trop. En le monseigneurisant on a de lui tout ce qu'on veut. Généreux au possible, il a par devant lui mille traits qu'on devrait bien publier. Il en est temps ou jamais. Mais on se taira. La reconnaissance est muette, la calomnie a cent voix. Obliger est une belle chose : mais qui ? — toujours des ingrats. Et puis, faites le bien : et voilà pourquoi si peu de gens se soucient d’en faire !

De ces traits qu'un devrait bien publier, citons le suivant.

Le prince Louis tenait à Saverne table ouverte. Un pauvre chevalier de Saint-Louis venait s'y asseoir, mais n'avait pas, comme les autres, de pièce d’argent à glisser sous la serviette pour le valet servant. Et le valet de signaler au prince cet hôte minable qui arrivait sans invitation. Rohan ordonna de le faire asseoir la fois prochaine auprès de lui : honneur qui surprit le chevalier ; mais celui-ci ne tarda pas à deviner la malice à la figure du domestique. Tout allait d’ailleurs au mieux quand, vers la fin du repas, le prince, qui s'occupait de magie, demanda brusquement à son hôte :

Combien de diables connaissez-vous ?

— Trois, monseigneur.

— Trois ?

— Un pauvre diable qui trouve à manger chez un bon diable, mais qu'un mauvais diable a voulu mettre dans l'embarras.

Rohan, charmé de la réponse, fit savoir que le couvert du chevalier serait désormais mis chez lui chaque jour.

De ces traits qu'on devrait bien publier, citons cet autre. Saverne, Rohan logeait parfois jusqu'à deux cents invités, la même nuit, sans compter les serviteurs. Une dame fort jolie, accompagnée d’un jeune officier, étant venue en visite, le prince les retint à coucher, quand un domestique vint l'avertir qu'il n'y avait plus de place.

Est-ce que l'appartement des bains est plein ?

— Non, monseigneur.

— N'y a-t-il pas deux lits ?

— Oui, monseigneur, mais ils sont dans la même chambre, et cet officier....

— Eh bien ! ne sont-ils pas venus ensemble ? Les gens bornés comme vous voient toujours tout en mal. Vous verrez qu'ils s'accommoderont très bien. Il n'y a pas la plus petite réflexion à faire.

Et, de fait, ils s'accommodèrent très bien et ne firent la plus petite réflexion ni l'officier, ni la dame.

On accusait Louis de Rohan d’être léger, défaut de son rang et de son éducation ; doit résultait d’ailleurs l'agrément de son esprit. Il devrait se chausser de bonnes semelles de plomb, poursuit Manuel, et se couvrir la nuque d’une bonne calotte de plomb : c'était la précaution du léger Philotas pour ne pas tourner à tout vent. — Il était affable et poli, dit un autre pamphlétaire, mais il lui arrivait trop souvent, comme à un grand, de ne pas se plier aux manières d’attention qu'on lui témoignait. D'un esprit actif et prompt, saisissant les idées avant qu'on les eût exprimées, imaginant déjà tout ce que la langue pesante d’un harangueur avait à peine commencé de prononcer, et par conséquent fatigué de l'attention qu'on exigeait de lui, déplaisant par le peu de poids qu'il donnait aux choses auxquelles on en donnait le plus et qu'on croyait mériter le plus de combinaisons, toujours taxé par ses inférieurs de juger trop légèrement parce qu'il jugeait vite et que les conclusions les plus justes n'étaient pas favorables à tous, il voyait ses qualités brillantes, auxquelles il ne s'était pas occupé de donner la forme qu'il fallait pour séduire par elles-mêmes, contribuer à le décrier et servir d’armes contre lui21.


21 Lettre à l'occasion de la détention de S. E. M. le Cardinal (1785, s. l.), p. 12-13.

IV. — L'AMBASSADE DE VIENNE22.

Pour équiper son ambassade, Rohan avait dépensé des sommes immenses. lieux carrosses de parade du prix de quarante mille francs, aux coussins de velours mauve avec passements d’argent, les mantelets, custodes et gouttières doublés de soie blanche : on eût dit de grandes lanternes empanachées, ciselées par des orfèvres, suspendues sur des ressorts d’acier. La caisse tout entière, et jusqu'à la coquille où le cocher posait ses pieds, étaient peintes d’armoiries et de fleurs encadrées de rocaille d’or sur les laques brillants. Une écurie de cinquante chevaux, dont le premier écuyer était brigadier des armées du roi, un sous-écuyer et deux piqueurs ; six pages tirés de la noblesse de Bretagne et d’Alsace, vêtus de soie et de velours en broderie avec un gouverneur pour le métier des armes et. un précepteur pour le latin deux gentilshommes pour les honneurs de la chambre : le premier était chevalier de Malte et le second capitaine de cavalerie ; six valets de chambre, un maitre d’hôtel, un chef d’office, tout de rouge habillés et galonnés sur les coutures : deux heiduques qui avaient des brandebourgs et des plumets ; quatre coureurs chamarrés de broderies d’or et pailletés d’argent : chacun de ces costumes avait coûté quatre mille livres et faisait au soleil un étincellement de féerie ; douze valets de pied ; deux suisses, dont l'un, le plus maigre, pour les appartements. et l'autre, très ventru, pour le service de la porte. Pour accompagner les repas, six musiciens habillés d’écarlate, les boutonnières filigranées d’or fin ; puis un intendant de maison, un trésorier, quatre gentilshommes d’ambassade nommés et brevetés par la Cour ; pour secrétaire d’ambassade un jésuite et, pour seconder le jésuite, quatre secrétaires adjoints23.

Marie-Thérèse n'avait pas accueilli d’une manière favorable le nom du nouvel ambassadeur. J'ai tout lieu d’être mécontente du choix que la France a fait d’un aussi mauvais sujet que le coadjuteur de Strasbourg, écrivait-elle à Mercy-Argenteau. Je l'aurais peut-être refusé si je n'avais été retenue par la crainte des désagréments qui auraient pu en rejaillir sur ma fille. Vous ne laisserez pas de faire comprendre à la cour de France qu'on fera bien de recommander à cet ambassadeur une conduite sage, conforme à son état. Je vous avoue que je crains nos femmes d’ici.

Rohan arriva à Vienne le 10 janvier 1772. Il présenta ses lettres de créance le 19. Marie-Thérèse fut surprise d’une première impression favorable. Elle en écrit à son représentant à Versailles : Rohan est tout uni dans ses façons et tout simple dans son extérieur, sans grimace ni faste, très poli avec tout le monde. D'abord il déclara ne pas vouloir fréquenter les spectacles ; mais bientôt il changea de sentiments.

Malheureusement, Marie-Thérèse, elle aussi, changea bientôt de sentiments à l'égard du représentant du roi de France, pour revenir aux préventions que sa correspondance avec Mercy-Argenteau lui avaient inspirées. L'impératrice était une nature très simple et très droite, profondément allemande, prenant les choses au sérieux. Les façons légères du prélat, son élégance mondaine, ses propos aimables où perçait une pointe de cette galanterie qui faisait alors le dangereux éclat de la cour de France, l'étonnèrent d’abord, puis l'effrayèrent, et bientôt lui firent horreur. Un évêque, qui se rendait aux invitations de la noblesse du pays en costume de chasse — juste-au-corps vert à brandebourgs d’or, plumes de faucon en aigrette sur la coiffe ; — qui, dans son château des bords du Danube, cadeau royal de la reine de Hongrie à l'ambassadeur de France, recevait en tumultueuses parties de chasse les plus illustres familles de Vienne et, dans une seule journée, tirait de ses propres mains jusqu'à 1.328 coups de fusil ; un prêtre qui assistait en parure brillante aux bals masqués et y recevait de la princesse d’Auersperg, costumée en juive aisée, un portefeuille tout brodé en or ; un prélat qui, à l'ambassade même, organisait des soupers par petites tables pour les lames de la Cour, et, à ces daines, ne laissait pas de tourner, le plus agréablement du inonde, les compliments les plus séducteurs, — semblait la pieuse souveraine un représentant du diable plutôt que du Roi Très Chrétien.

Le 7 septembre 1773, écrit un de ses officiers, le prince de Rohan donna une chasse au cerf. Outre différents messieurs, la princesse de Lichnowska, les comtesses de Bergen et de Dietrichstein y assistèrent. On l'ut fort gai. Comme la chasse finit tard, on fut pris par la nuit et par un orage. Les daines, qui étaient arrivées ensemble, se partagèrent pour s'en retourner dans les équipages, en sorte que la princesse de Lichnowska et la comtesse de Dietrichstein vinrent avec le prince et moi. On n'avait pas fait cinquante pas de la maison du garde que le prélat et son officier et les deux daines versaient pêle-mêle dans un fosse.

Avait-on, au point de vue moral, un grief sérieux, précis, À formuler contre le prince Louis ? Marie-Thérèse eût été embarrassée de le dire, et, quelle qu'ait été jusqu'il ce jour l'opinion des historiens, nous ne le croyons pas ; mais les apparences semblaient à l'impératrice tellement abominables que, avec son esprit de femme, elle ne pouvait douter que le fond n'y fût aussi. L'ambassadeur Rohan, écrit-elle quinze jours après son arrivée, est un gros volume farci de bien mauvais propos, peu conformes son état d'ecclésiastique et de ministre, et qu'il débite avec impudence en toute rencontre ; sans connaissance des affaires et sans talents suffisants, avec un fond de légèreté et de présomption et d’inconséquence. La cohue de sa suite est de même un mélange de gens sans mérite et sans mœurs. Et le temps ne fit qu'accentuer cette opinion défavorable, au point que l'antipathie devint peu à peu chez l'impératrice une sorte de haine violente et passionnée.

Étant allé prendre les eaux à Baden, à six lieues de Vienne, le prince Louis y donna une tète populaire en plein air. Beaucoup de dames et de seigneurs de Vienne y sont venus. Elle consistait en deux tavernes joliment arrangées de branches d’arbres, au bout desquelles, et sur chacune, deux tonneaux de vin. A côté de ces tonneaux se trouvaient des paniers de pain et de viande que l'on jetait et répandait de tous côtés. Le vin coulait et quiconque en voulait se présentait avec une cruche. Au milieu de ces cahutes il y avait un grand sapin très haut, avec un habillement complet pour quiconque irait le chercher. Ces sortes d’arbres sont polissés et graissés pour en augmenter la difficulté. Après que plusieurs champions se furent vainement épuisés pour chercher le butin, il y en eut un qui y parvint. Au son des timbales et trompettes on l'applaudit. Après cette récréation, la comédie allemande commença à jouer sur un théâtre dressé à celte occasion et orné très joliment. Les dames et le monde de distinction étaient en l'ace sous une énorme tente. Au bout de cette tente une petite maison où l'on servit en abondance les glaces et rafraichissements. La populace vit la comédie tout à son aise. Elle fut terminée par un fort joli feu d’artifice tiré près de l'eau. On dansa un peu en présence de tout le monde ; ensuite, dans les voitures du prince, les dames se rendirent chez lui. Après le souper on dansa de nouveau.

L'incident des soupers faillit dégénérer en querelle entre l'impératrice et l'ambassadeur.

C'était une innovation de Rohan qui avait eu le plus grand succès. Lu jeune prélat réunissait chez lui des sociétés de cent à cent cinquante personnes choisies parmi les meilleures familles de l'Autriche. Des tables de six ou huit couverts au plus se multipliaient dans les salons du palais Lichtenstein dont les jardins étaient illuminés. Les convives s'y groupaient à leur guise, et quel joyeux babillage dans le cliquetis de la porcelaine, de l'argenterie et des cristaux ! Notre ambassadeur évitait ainsi la monotonie compassée et silencieuse des longues tables officielles, où tout le monde jusqu'alors, en ces agapes diplomatiques, s'était si solennellement et diplomatiquement ennuyé. Aussi ne doit-on pis s'étonner si, parfois, la gaieté devenait un peu bruyante. Elle était toujours, assurait Rohan, du meilleur aloi. Les soupers étaient suivis de jeux, de danses, de concerts, où la jeunesse, dit l'abbé Georgel, jouissait sous les yeux des parents d’une honnête liberté. Rohan y présidait, avec quelle grâce, on l'imagine. Les jeux et les ris, autour du prélat charmé, nouaient les intrigues d’amour. Et comme la compagnie s'amusait infiniment, elle ne se séparait que fort avant dans la nuit. Les invitations aux jolis soupers de l'évêque furent de plus en plus recherchées et Marie-Thérèse fut de plus en plus convaincue que l'ambassadeur de France corrompait sa noblesse. Elle chargea le prince de Saxe-Hildburghausen, aux conseils de qui l'âge, le rang, la considération étaient faits pour donner du poids, de présenter des observations. Rohan répondit avec infiniment de bonne grâce et de politesse que la plus grande décence ne cessait de présider à ces réunions, qu'elles étaient annoncées pour toute l'année et qu'on ne saurait les suspendre sans donner prétexte aux plus mauvais bruits, aussi bien sur les invités que sur lui-même. Sa Majesté, dit-il, est suppliée de peser ces raisons dans sa sagesse et de ne rien exiger qui pût porter atteinte à la réputation de l'ambassadeur comme à celle des premières maisons de Vienne qui lui font l'honneur de fréquenter ces assemblées. Et les assemblées continuèrent comme auparavant.

Marie-Thérèse s'irritait d’autant plus de ces discussions, qui devenaient fréquentes, que Rohan y apportait l'avantage de ses manières de grand seigneur et les armes blessantes de son esprit. Au cours d’une dispute, les gens de l'ambassadeur avaient malmené un secrétaire de la Couronne nommé Gapp. Marie-Thérèse exigea qu'ils fussent mis aux arrêts. Mais leurs confrères, écrit-elle, devaient leur faire visite pour les amuser dans leur prison. De plus, un des arrêtés étant tombé malade, Rohan a demandé de le reprendre chez lui en le faisant remplacer par deux autres qui devaient rester aux arrêts en place du coupable. Tout cela est accompagné de persiflage, d’ironie, d’impertinences intolérables. Mais on lui a fait répondre que ce n'est pas la coutume d’ici de faire subir aux innocents le châtiment du coupable et qu'au reste le malade serait encore mieux soigné aux arrêts.

Encore si, parmi les entours de l'impératrice, on eût partagé ses antipathies ! Mais ce diable d’évêque avec ses turlupinades charmait les gens et gagnait les cœurs. La correspondance de l'impératrice avec Mercy-Argenteau en est pleine de dépit. Nos femmes, dit-elle, jeunes et vieilles, belles et laides, en sont ensorcelées. Il est leur idole, il les fait radoter, si bien qu'il se plaît fort bien ici et assure y vouloir rester même après la mort de son oncle, l'évêque titulaire de Strasbourg. L'empereur Joseph II lui-même, que sa mère a associé au trône, parait conquis : L'empereur aime à la vérité s'entretenir avec lui, mais pour lui faire dire des inepties, bavardises et turlupinades. Jusqu'au chancelier Kaunitz qui se déclare enchanté de cet ambassadeur. L'impératrice voudrait s'en consoler en pensant que c'est parce que celui-ci ne l'incommode pas et. lui montre toute sorte de soumission. Propos de femme irritée. Elle comprenait que l'action du jeune prélat était plus sérieuse. Ce même Rohan, écrit-elle à Mercy le 6 novembre 1773, ayant été à la Saint-Hubert avec l'empereur, celui-ci l'a fait mettre à table à côté de lui et a jasé deux heures de suite, je ne sais de quoi ; mais il en est résulté une envie très marquée d’aller à Paris dès après Pâques. La tournée, les visites, la vie à mener, tout a été concerté ; on a donné des avertissements pour les gens. Vous voyez par cet échantillon ce qu'un homme hardi et qui s'énonce bien peut sur l'esprit de l'empereur. Et voilà ce qui rend ma situation désagréable. Un misérable peut renverser avec un mot tout ce que des travaux continuels ont produit.

Les rapports se tendirent enfin à l'extrême quand Rohan, dévoilant les manœuvres de Mercy à la cour de France — où celui-ci s'était procuré, jusque dans les plus hautes sphères, des intelligences par lesquelles il se renseignait sur ce qui se passait dans les Conseils, — recourut à Vienne à des moyens semblables. Prenant résolument son parti, Marie-Thérèse demanda à Mercy-Argenteau d’obtenir son rappel. Jusqu'alors elle avait en la raison et le bon droit de son côté ; elle commit de ce moment la faute très grave de mêler sa fille, Marie-Antoinette, à son ressentiment, en lui demandant de travailler, elle aussi, au retour du coadjuteur et en s'efforçant de lui faire partager son aversion pour lui.


22 Correspondance secrète du comte de Mercy-Argenteau avec l'empereur Joseph II et le prince de Kaunitz, publ. par le chev. Alf. d’Arneth et Jules Flammermont. Paris, 1889-91, 2 vol. in-8° et un fascicule d’introduction. — Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy-Argenteau, avec les lettres de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinette, publ. par le chev. Alf. d’Arneth et A. Geffroy. Paris, 1874, 3 vol. in-8°. — Mémoires pour servir à l'histoire des événements de la fin du XVIIIe siècle, par l'abbé Georgel, Paris, 1817, 3 vol. in-8°. — L'ambassade du prince Louis de Rohan à la cour de Vienne, 1771-1774, Notes écrites par un gentilhomme, officier supérieur [Antoine-Joseph Zorn de Balach] attaché au prince Louis de Rohan, Strasbourg, 1901, in-8°.

23 Voir les détails donnés par l'abbé Georgel, secrétaire de l'ambassade du prince Louis à Vienne, Mémoires, II, 218-219.

V. — MARIE-THÉRÈSE.

On peut dire que Marie-Antoinette a été victime de sa tendresse pour sa mère. Quel sentiment eût été plus légitime s'adressant à une mère comme Marie-Thérèse, de qui le génie était agrandi par le cœur ! A Marie-Antoinette, — venue en France à quinze ans, auprès d’un mari lourd, gauche, renfermé, qui ne pouvait alors la comprendre et qui ne la comprit d’ailleurs que peu à peu, à mesure que son esprit à lui-même se développa ; jetée à quinze ans dans cette Cour où le vice trônait, avec une hardiesse impudente en la personne de la Du Barry ; abandonnée en toute inexpérience aux passions ambitieuses qui s'arrachaient son influence, se disputaient son appui, point de mire des intrigues les plus basses, les plus méchantes souvent., — qui au monde pouvait servir d'appui et de guide ? Elle n'en avait et ne pouvait en avoir d’autre que sa mère. Son mari ne voit ni ne sent ; Louis XV est corrompu et indifférent ; ses tantes, Mesdames Adélaïde, Sophie et Victoire, sont des vieilles tilles au cœur sec, à la pensée étroite, aigries, désagréables, ennuyées. C'est la Du Barry qui désigne à la dauphine sa dame d’atours.

Marie-Thérèse en profita pour faire de sa fille un instrument. de sa politique. L'impératrice ne présageait pas, évidemment, combien cette complicité deviendrait funeste à la pauvre innocente reine, comme elle l'appelait parfois ; et celle-ci, de son côté, élevée dans la pensée que l'union indestructible de la France et de l'Autriche assurait le bonheur da monde, ne pouvait imaginer. en la bonté, simplicité et naïveté de son être, qu'en servant les intérêts de sa mère, elle s'exposerait un jour aux reproches d’avoir desservi ceux de sa nouvelle patrie.

Pour agir sur sa fille, Marie-Thérèse avait non seulement les lettres qu'elle lui écrivait d’une plume si forte et autorisée, elle entretenait auprès d’elle un agent. d’un tact et d’une adresse incomparables, le comte de Mercy-Argenteau. Sur le point de Rohan, écrit-elle à son représentant, je touche un mot à ma fille, en lui commettant de n'en parler qu'à vous. Sans porter des plaintes formelles, je souhaiterais et compte que le roi voudra me complaire en me délivrant de cet indigne représentant. Et Mercy répond : J'ai demandé à madame la dauphine, trois ou quatre jours de temps pour bien combiner la démarche que Son Altesse Royale aura à faire vis-à-vis du prince de Rohan. Je lui exposerai quels moyens elle pourra employer.

Pressée des deux parts, Marie-Antoinette se découvrit. Elle parla directement à Mme de Marsan, tante du prince Louis, et lui conseilla de faire demander par sa famille même le rappel du jeune ambassadeur. A ce moment Marie-Thérèse semble avoir entrevu le danger qu'elle faisait courir à sa fille : Comme les parents de Rohan sont nombreux et assez puissants, il y en a qui craignent qu'ils ne vengent sur nia fille les torts qu'ils prétendent leur avoir été faits par mes démarches. Ils le craignent d’autant plus qu'ils supposent que ma fille ne garde pas toute la réserve sur les lettres que je lui écris et qui concernent la personne de Rohan. Vous saurez au mieux juger de la valeur de ces suppositions. Je vous répète seulement que Rohan est toujours plus inconséquent et insolent. Je serais fichée si l'on voulait retarder ou éluder tout à fait son rappel, pour m'obliger à une démarche plus forte, pour être à la fin délivrée d’un homme aussi insupportable.

Une circonstance avait fait partager à Marie-Antoinette les plus vifs ressentiments de sa mère. Rohan, qui se savait vivement attaqué par l'impératrice, trouvait dans son esprit mordant les répliques nécessaires. C'étaient des traits cruels. Dans une lettre au ministre des affaires étrangères, d’Aiguillon, il écrivait, non sans justesse d’ailleurs : J'ai effectivement vu pleurer Marie-Thérèse sur les malheurs de la Pologne opprimée ; mais cette princesse, exercée dans l'art de ne se point laisser pénétrer, me paraît avoir les larmes à son commandement : d’une main elle a le mouchoir pour essuyer ses pleurs, el, de l'autre, elle saisit le glaive pour être la troisième partageante. Par étourderie ou par méchanceté peut-être, car d’Aiguillon détestait Marie-Antoinette, le ministre porta la lettre à la Du Barry, qui trouva plaisant d’en donner lecture à l'un de ses soupers. Et tous les courtisans d’applaudir, et l'un d’eux de redire, sans tarder, l'épigramme à Marie-Antoinette. On imagine l'irritation de la dauphine. Elle ne cloute plus que Rohan ne soit directement en correspondance avec la maîtresse du roi, avec la favorite aux mœurs honteuses, pour livrer à ses moqueries les vertus et l'honneur de sa mère24.

Ce ne fut que deux mois après la mort de Louis XV, Louis XVI étant monté sur le trône et l'influence de Marie-Antoinette étant devenue prépondérante, que l'impératrice d’Autriche fut débarrassée de cette vilaine honteuse ambassade, pour reprendre ses expressions. La rancune de Marie-Thérèse était si forte que, lorsqu'il s'agit d’un retour momentané, — Rohan désirant revenir à Vienne pour y prendre congé de la Cour et de ses amis — elle en écrivit à Mercy : Je serais très fâchée de l'exécution de ce projet comme d’une insulte faite à ma personne. Rohan fut remplacé par le baron de Breteuil. Breteuil pourrait trouver à son premier début ici quelque embarras, observe Marie-Thérèse, tant on est prévenu en faveur de son prédécesseur. Ses partisans, cavaliers et dames, sans distinction d’âge, sont fort nombreux, sans mense excepter Kaunitz et l'empereur lui-même. A tous ses amis, Rohan envoya son portrait ciselé sur une mince plaquette d’ivoire, et tel était leur enthousiasme qu'ils firent monter l'ivoire en bague, le cerclant de perles et de brillants. Le chancelier Kaunitz, lui aussi, portait cette bague à son troisième doigt. J'aurais eu de la peine à le croire, dit Marie-Thérèse, si je n'en avais été convaincue par mes propres yeux.