© Éditions Renaissens
Collection : COMME TOUT UN CHACUN
ISSN : 2649-8839
www.renaissens-editions.fr
Les éditions Renaissens publient les écrits d’auteurs aveugles, sourds,
handicapés et de toute personne souffrant de l’exclusion.
Books on Demand GmbH
ISBN : 978-2-491157-15-9
Dépôt légal : mai 2021
« Ne me la raconte pas trop la Blonde !
Moi, dans un livre ? Embrasse bien
ma douce Prunelle, Violette, Roméo
et les trois p’tits bonshommes
devenus jeunes hommes,
et n’oublie pas les copains !
Tu leur diras "trinquons",
ils imagineront la suite.»
Doigts d’Or
Toute fraîche et pimpante, Pétronille est en dernière année d’école d’infirmière.
À vingt-deux ans, tout va très bien dans sa vie. Aucun obstacle. Que des portes à ouvrir. Un élan d’ondes positives la pousse infatigablement dans cette belle et folle jeunesse.
Un soir, au gré de ses envies de jeune adulte imprévisible, elle vient chercher sa mère à la sortie de son travail. Elle est fière, dans sa 205 repeinte en rouge, pétillante comme elle. Roméo, son amoureux, l’accompagne.
Ravie de cette surprise, Prunelle ne rentrera pas à pied, ce soir.
— Dis, maman, ça poserait un problème si j’habitais chez Roméo ? lui demande-t-elle alors qu’elle conduit.
Pétronille ne prête pas attention au silence, ni à la réponse. Elle ne regarde pas non plus la réaction du jeune homme à qui elle n’a visiblement pas parlé de ce projet. À vrai dire, elle s’étonne d’avoir posé cette question. Elle est comme folle, impulsive, gaie, spontanée, vraie, sans filtre, légère ! Le plus surprenant c’est qu’elle n’attend pas forcément de réponse. Elle continue de conduire, naturellement et simplement, alors qu’elle vient d’annoncer de but en blanc qu’elle part vivre, ce soir, chez son amoureux.
Dès l’âge de seize ans, elle a voulu tester le monde actif. D’abord animatrice pendant les grandes vacances dans les centres de loisirs, elle a ensuite fait des ménages dans les hôtels rennais et à la caisse régionale d’assurance maladie de Bretagne. Étudiante, elle a vendu du pain tous les dimanches dans une boulangerie avant de travailler comme aide-soignante ou agent des services hospitaliers les week-ends et les jours fériés à partir de sa deuxième année d’école d’infirmière.
Elle comble ses parents qui, eux, ont dû quitter l’école et travailler dès l’âge de quatorze ans. Ils lui ont appris cette notion de labeur et d’efficacité dans l’action, « à la sueur du front », non pas dans le loisir. Naturellement, Pétronille reproduit le schéma familial. Elle veut travailler. Elle en a besoin pour se canaliser et se confronter à la société. Fruit de l’amour de ses parents, mélange détonant et explosif, elle montre aussi sa détermination à être indépendante.
Pétronille réussit tout ce qu’elle entreprend. Prise dans son aspiration optimiste, un échec devient pour elle un challenge.
Ce soir-là, elle dépose Prunelle à la maison et monte dans sa chambre faire son sac. Son sourire est immense. Ses mains sont agiles et rapides. Ses yeux sont à l’affût pour ne rien oublier. Elle dévale l’escalier et se dirige vers le portail d’un pas décidé. Elle part vivre avec Roméo sans demander son reste, sans avoir dit au revoir à Doigts d’Or, son père. Elle laisse à sa mère le soin de lui expliquer, de trouver les mots justes quand il rentrera du travail. Le départ de sa sœur Violette, de sept ans son aînée, ne leur avait pas été facile à accepter mais ils avaient pu s’y préparer, alors que là…
Comme tous les vendredis soirs, Doigts d’Or offrira en arrivant un bouquet d’œillets à sa chère Prunelle. Il sera tout joyeux, puis triste en apprenant la nouvelle. Histoire de penser à autre chose, il faudra organiser une sortie pour le week-end et envisager la vie autrement, seuls désormais.
Puis vient le jour de sa remise de diplôme. Pétronille est nommée infirmière diplômée d’État (IDE). Reçue majore de sa promo, elle a l’embarras du choix et accepte un poste dans un service d’entrants à l’hôpital psychiatrique, un poste rarement proposé à une jeune diplômée.
Pétronille se lance en conquérante. Tout prend forme. Elle s’envole. Son autonomie financière de jeune active est en route.
Robert, l’infirmier avec qui elle va travailler au pavillon des Jonquilles, ne fait pas l’unanimité auprès de ses collègues, mais ça ne la dérange pas. Elle observe sa façon de faire. Elle remarque qu’il s’assoit souvent dans un fauteuil de la salle de vie où les patients prennent leurs repas et s’adonnent à leurs activités et loisirs. Robert observe et écoute sous ses airs de "je n’en fous pas une".
Il est différent des autres qui préfèrent s’enfermer dans le bureau ou la cuisine pendant les temps de pause. Il est ouvert aussi, car il laisse Pétronille mener à sa guise ses nombreuses activités. Ravie de tout ce qu’elle découvre, elle a des ailes auxquelles s’ajoute cette fougue incroyable de la jeunesse. Elle fonce. Avec son sourire ravageur, personne n’ose s’opposer à ses initiatives, d’autant qu’elle accomplit toujours son travail en temps et en heure.
Un jour, pourtant, Robert lui demande de s’asseoir près de lui dans cette salle de vie.
— Tu me donnes mal à la tête à courir partout et nulle part, à bouger sans cesse, dit-il.
Il lui parle très posément.
— Je vais t’apprendre. Regarde, monsieur Zozio vient d’entrer. Il va descendre les volets de dix centimètres environ et secouer sa chaise avant de s’asseoir. Il va parler à la télévision éteinte. Il entend des voix. Aujourd’hui, elles ont l’air d’être bienveillantes. Il est arrivé ici parce qu’il a failli foutre le feu à tout son immeuble. Il voulait se protéger de ces voix et a allumé plusieurs cierges. La fenêtre était ouverte. Le feu a pris dans les rideaux, et son délire mystique s’est aggravé.
Pétronille comprend qu’elle est passée à côté de l’essentiel. Avec sa quiétude rassurante, son collègue lui apprend à observer et à écouter. Il la prend sous son aile.
— On forme une vraie équipe, Robert et moi, dit-elle à qui veut l’entendre.
Ses collègues sont surpris de voir que ce vieux bougre grisonnant et barbu a réussi à la mettre dans sa poche.
— Tout va très bien, répond Pétronille quand on l’interroge. On se marre bien, en bossant. C’est génial !
Satisfaite de son travail, l’infirmière en chef lui accorde toutes les formations qu’elle réclame. En entretien annuel on lui promet un parcours professionnel de cadre. L’apothéose ! Ses aptitudes et son investissement sont reconnus.
Pétronille secoue Robert qui semble se contenter d’un éternel quotidien en dépit d’une approche très personnelle. Elle a envie de mettre une touche de modernité, de dépoussiérer le service, d’ajouter un peu d’imprévisible. Elle propose alors des nouveautés.
— Et si on organisait une sortie pour faire prendre l’air aux patients ?
J’ai pensé à un cinéma ou à un pique-nique. On pourrait ainsi mesurer l’adaptation de chacun et tester leurs capacités d'un retour à domicile avec ou sans aide.
Robert ne s’y oppose pas. Les infirmiers peuvent en effet proposer des sorties, sous réserve de l’accord médical. Pétronille se met donc au travail, le but n’étant plus d’avoir de bonnes notes, mais de comprendre le fonctionnement de l’hôpital en dehors de sa structure. Pour y parvenir elle élabore des projets, assortis d’objectifs clairement définis pour chaque patient que Robert accepte de présenter avec elle. Son apparence de personne mûre et réfléchie met en confiance.
Ces moments partagés avec les patients hors de l’établissement sont de véritables bouffées d’air frais. Robert lui enseigne comment gérer ces nouvelles situations et rédiger des bilans. Leur duo surprend toujours, mais les collègues l’envisagent désormais sous un autre angle : au bout du compte, c’est peut-être Pétronille qui les a tous mis dans sa poche.
Au fil de ses expériences, cette jeune impulsive, un brin candide, organise seule la culinothérapie avec quatre ou cinq patients dits chroniques. Il s’agit de préparer avec eux un projet de repas, en fonction de leurs envies et du budget accordé par l’hôpital. L’activité comprend des sorties au marché rennais Sainte-Thérèse le mercredi, l’achat des ingrédients listés en réunion et la préparation du fameux déjeuner. Vient ensuite le partage du repas voulu convivial, afin de savourer cette autre liberté, ce moment d’échange plein de complicité et de satisfaction. Le rangement, la vaisselle et le café finalisent ces quelques heures passées dans la bonne humeur et la joie.
Les mois, les années défilent dans cet établissement. Pétronille apprend beaucoup. Elle travaille dans différents services car elle a soif de connaissances. Tout va bien mais pour elle ce n’est jamais assez. Elle a déjà une autre idée en tête. Aussi, elle remet à l’infirmière générale sa candidature pour la cellule médico-psychologique, en phase de création. Elle souhaite également être mutée à l’antenne du CHU pour gérer les urgences psychiatriques.
— Écoutez, Pétronille, lui dit la responsable, vous avez beaucoup de potentiel, vous apprenez vite et vous êtes un élément moteur dans votre pavillon. Tout se passe très bien sur les plans professionnel et relationnel. Même les médecins se fient à vous, alors que cela ne fait que cinq ans que vous êtes diplômée Mais je vous trouve beaucoup trop jeune pour intégrer les urgences psychiatriques. Il vous manque encore de la pratique et des formations. Il est trop tôt pour ce poste. Continuez ainsi, et on en reparle d’ici deux ou trois ans. Cela dit, je valide votre formation pour intégrer la cellule médico-psychologique.
Apprendre et expérimenter d’autres pratiques, Pétronille va adopter très vite ce comportement comme un nouveau défi.
La formation sur l’analyse systémique et transactionnelle lui plaît énormément. Le pouvoir des mots, leur reformulation pour être sûre d’avoir un échange constructif sont pour elle une révélation. La perfectionniste qu’elle est a encore trouvé un objectif à atteindre.
À côté de ce sacerdoce, Pétronille a façonné sa vie : deux beaux enfants et un mari attentionné. Aider ses fils à grandir, à s’affirmer, trouver des compromis avec Roméo pour les propulser vers la raison et l’autonomie est un travail à part entière et épuisant.
Ses journées sont donc bien remplies et rythmées. La famille, le couple, les amis, les maladies infantiles que Marco et Yannick se transmettent, l’entretien de la maison, les divertissements… illustrent la frénésie de la société pour tout un chacun.
Un poste aux urgences lui est enfin accordé mais elle n’a pas envie de se poser. Elle quitte finalement l’hôpital pour découvrir le métier d’infirmière libérale et voler de ses propres ailes. Se rendre au domicile des patients, dans des lieux personnels et intimes va la changer.
Sa première tournée se fait en compagnie d’Adélie, une infirmière libérale, bien maquillée, bien coiffée, bien habillée. Pas de blouse et beaucoup de mises en valeur pour séduire et attirer la confiance. Elle est tout sourire et pose sa veste en arrivant chez ses patients. Mais ce n’est qu’une image car entre deux visites, l’infirmière est stressée. Elle a les traits tirés, un œil sur la route, l'autre sur le planning, et les deux sur sa montre .
Durant cette course effrénée pour réaliser ses nombreuses visites à domicile, Adélie explique à Pétronille le nombre d’heures à faire par jour pour avoir un salaire décent, et comment ne pas trop perdre de temps dans les trajets. C’est enivrant techniquement parlant, mais humainement, Pétronille est loin d’être conquise. Elle a besoin de plus de temps chez ses patients. Elle reproduit alors son fonctionnement de l’hôpital : expérimenter différents cabinets pendant un an pour prendre ce qui lui plaît et améliorer ce qu’elle n’aime pas.
L’écoute, le contact, la gentillesse, le rire pour désarmer la souffrance et dédramatiser sont les clefs de son succès, ses armes. Elle se sert de ces atouts tout au long de sa carrière.
Dix-sept ans de travail comme infirmière libérale dans son propre cabinet, créé avec toutes ses convictions et valeurs. Elle se sent utile aux autres, parfois dans un climat d’injustice. Elle en vient à s’oublier elle-même par manque de temps et probablement d’énergie. Elle délaisse ainsi la lecture et la randonnée pour se consacrer de tout son cœur à sa famille et à son métier. L’éducation, l’enseignement, les devoirs des enfants, les différents sports nécessaires à leur aîné Marco pour débrancher son cerveau trop rapide d’enfant précoce, les soucis de leur cadet Yannick, contribuent à intensifier ses journées et celles de son mari. Il y a tant de choses à gérer dans le quotidien d’une famille !
Pétronille aime la folie, l’imprévisible, la surprise. Elle n’est pas différente dans son métier et dans sa vie de tous les jours. Elle a besoin d’attirer les sourires, que ce soient ceux des patients, d’amis, de connaissances, de la famille ou d’inconnus croisés au hasard.
Avec Picorette, l’une de ses nombreuses patientes chez qui elle se rend chaque matin - entre autres pour l’aider à prendre sa douche - elle a réussi à créer une complicité toute particulière.
— Helloooooo, tous les deux ! dit Pétronille à l’interphone.
— Hello, toute seule, lui répond joyeusement la cocotte qui vient de fêter ses soixante ans.
Picorette, qui souffre d’être devenue dépendante depuis déjà cinq ans, suite à une tumeur imprévisible, n’apprécie pas d’être bousculée dans son quotidien. Elle l’a fait payer à Pétronille dans les débuts : « Nan, c’est trop tôt » ; « Nan, c’est trop tard » ; « Nan, j’ai pas envie. »
Tellement d’excuses et beaucoup de larmes, de détresse, de demandes d’aide formulées de manière maladroite. Mais maintenant elles s’entendent comme larrons en foire. Le sourire est revenu sur les lèvres de Picorette qui se déplace en Rolls Royce à grosses roulettes.
— Direction la salle de bain, oust ! dit-elle d’une voix enthousiaste.