Édition : BoD – Books on Demand GmbH
12/14 rond-point des Champs-Élysées, 75008 Paris
Impression : Books on Demand GmbH, Norderstedt, Allemagne
Mise en page couverture : BoD
Illustration quatrième de couverture : Matteo Melita
Illustrations miniatures de fin de chapitre : Publicdomainvectors.org
Autres illustrations : © Jean-François M. Chambon
ISBN : 978-2-3223-8455-6
Dépôt légal : juin 2021
Les noms des personnes et des lieux de ce livre sont fictifs. Toute ressemblance avec des situations réelles, des personnes ou des lieux existants ou ayant existé ne serait que pure coïncidence et ne pourrait en aucun cas engager la responsabilité de l’auteur.
If you want your children to be intelligent, read them fairy tales. If you want them to be more intelligent, read them more fairy tales.
« Si vous souhaitez que vos enfants soient intelligents, lisez-leur des contes de fées. Si vous voulez qu’ils soient vraiment plus intelligents, lisez-leur davantage de contes de fées. »
Albert EINSTEIN
À Yuriko
À Nicolas
À Milane

Un livre de contes ? Quelle drôle d’idée ! Pourquoi écrire maintenant un livre de contes ?
Dans son dernier ouvrage, Papa, le combat pour la vie, l’auteur partage avec nous un quotidien difficile dans son combat contre une maladie de longue durée. Sa plume ressent maintenant le besoin de s’éloigner de ces traitements médicaux sans fin et de leurs effets secondaires souvent bien éprouvants.
Alors, des contes… Mais personne n’écrit de nouveaux contes. Au mieux, on se penche sur les vieux contes et chacun les recopie avec moult concentration pour ne pas s’écarter de ce qui a été gravé dans le marbre. Des contes traditionnels, au Japon comme en Occident, il en existe déjà beaucoup. Ils semblent immuables, gravés dans la pierre ; pourtant, le monde actuel change et évolue rapidement.
Toujours optimiste, notre écrivain aime refermer un ouvrage avec un soupir d’aise. Point d’histoires qui laissent s’accumuler des troupeaux de nuages gris et dont le crépuscule laisse ce goût amer d’un épilogue malheureux.
– Des contes que j’aimerais lire moi-même, que les enfants pourraient lire, sans être terrifiés comme dans certains contes traditionnels, dont parfois la violence me fait peur. Des histoires qui finissent toutes bien.
Et pourquoi Ishioka ? Où se trouve ce lieu mystérieux ?
Au Japon, bien sûr. Sur la plus grande île de l’archipel, Honshu. Plus précisément dans la préfecture d’Ibaraki, au nord de Tôkyô. À partir de Tôkyô, vous prenez le train pour aller vers Mitô, la capitale de la préfecture, mais, dans une volonté de trouver la tranquillité plutôt que de rejoindre une autre grande cité, descendez du train avant, deux stations avant.
Ce n’est pas tant s’éloigner de Tôkyô qui fait battre le cœur un peu plus vite, que de se rapprocher d’Ishioka. L’émotion est à son comble, non pas quand le train s’arrête à quai mais quelques kilomètres en amont de la station. Vos yeux se perdent dans le paysage qui défile… Tout à coup, la silhouette du mont Tsukuba se détache dans le ciel. Vous êtes enfin de retour chez vous.
Sur les contreforts du mont Tsukuba, marchons dans ce magnifique parc floral aux trente mille roses venues du monde entier. Inutile de chercher la plus belle, l’auteur de cet ouvrage la conserve précieusement près de lui… Il l’a épousée il y a maintenant plus de trois décennies.
Découvrons ensemble ces contes modernes… d’autrefois.
Merci beaucoup d’avoir choisi ce livre.

Le village d’Ishioka est un lieu paisible. Alors que nous écrivons ces lignes, la Grande Rue où sont rassemblées toutes les boutiques est encore endormie… Ah non, pas tout à fait !
– Bonjour, madame Sayo !
Même si l’auberge ferme un peu plus tôt ces dernières années, depuis près de cinquante ans, Mme Sayo est toujours debout avant le soleil. Son établissement est au centre du village. Tous s’y retrouvent pour partager joie, ou douleur. Les évènements dans la vie d’une famille deviennent bien souvent ceux du village tout entier.
À l’est d’Ishioka s’étend le bois de Ryujin. Sur le paysage, la forêt offre un trait de peinture d’un vert profond. Dans quelques mois, un feu d’artifice de feuilles rouges, jaunes et oranges viendra rayonner jusqu’aux cimes du mont Tsukuba. Cette haute montagne veille sur la tranquillité des habitants. Chacun d’entre eux, sans exception aucune, sent son cœur battre plus fort quand, de retour d’un long voyage, la vie les ramène au pays natal.
Le soleil navigue maintenant haut dans le ciel. Chacun est bien occupé avec ses tâches quotidiennes qui laissent bien peu de temps libre. Une exception demeure, Hideki. Hideki n’est pas comme les autres, il est paresseux, très paresseux. Il traîne souvent ici et là sans occupation particulière. Nombreux sont les fermiers qui se plaignent de disparition de nourriture après son passage. Ce jour-là, il erre autour de la mairie. L’arrière du bâtiment s’adosse à un terrain qui, faute d’entretien, est devenu une jachère où les herbes folles font la loi. Une vieille porte oubliée attire son attention.
– Une entrée, ici ? Je ne l’avais jamais remarquée avant !
Les fortes pluies des derniers jours ont rabattu au sol une partie de cette végétation à la croissance hors de tout contrôle. Invisible depuis des décennies, la partie supérieure d’une porte sans âge se laisse découvrir. Aussitôt, Hideki entreprend de dégager totalement ce qui apparaît comme un panneau de bois épais, orné d’une tête de lion forgée dans un métal étrange. Le passage des années rend particulièrement difficile son ouverture. Enfin, après une bonne poussée d’épaule, la lumière s’engouffre dans une pièce oubliée de tous. Une épaisse couche de poussière recouvre le sol et tous les meubles. Ici et là, des araignées ont pris possession du lieu. Le regard de l’homme parcourt rapidement des rouleaux de tissu entassés, les lampes étranges disséminées dans la pièce. Il sursaute à la vue de mannequins de bois habillés de costumes étranges avec des plumes gigantesques !
– Mais quel type d’oiseau porte des plumes de cette taille ?
Sur ces mêmes mannequins, des bottes qui recouvrent presque toute la jambe. Hideki en a le souffle coupé. Quel mystère se cache derrière la présence de tels vêtements ici ? Un vase magnifique attire son attention, mais il s’arrête soudain, le souffle coupé. Là, un grand coffre ! Qui sait quelles richesses s’y trouvent ? Il retourne à la porte pour vérifier que personne ne s’approche. Rassuré, les yeux brillants de convoitise, il caresse le métal des serrures.
– Quels trésors as-tu gardés pour moi, pendant toutes ces années ?
Hideki doit s’y prendre à plusieurs fois pour ouvrir la malle, puis le lourd couvercle de bois et de métal bascule enfin. Quand l’intérieur s’offre à lui, il fait trois pas en arrière, terrifié.
– Ce n’est pas possible, un monstre !
Après une grande respiration, il retrouve un peu de calme et s’approche de nouveau. Là, deux yeux rouges le fixent d’un air menaçant ! Une tête d’ours gigantesque lui fait face.
– Les yeux ! Ce sont sûrement des pierres précieuses !
Ses mains tremblent quand il retire la peau hors du coffre.
– Quelle peau d’ours ! Cet animal était un géant !
Il ne peut retenir un frisson en imaginant la taille de la bête de son vivant. Dans le fond du coffre, une autre peau.
– Un tigre !
L’animal est encore plus terrifiant. Les yeux sont deux pierres rondes d’un vert surnaturel, qui donnent un aspect maléfique au félin. Hideki sourit d’une grimace mauvaise…
*
En cette fin d’après-midi, le chant incessant des cigales s’amplifie avant le coucher du soleil. Après une rude journée de labeur, les habitants rentrent dans leur foyer pour profiter d’un dîner en famille.
– Au secours ! Au secours !
Hideki court hors d’haleine dans la rue principale du village, et s’effondre. Tous le regardent avec suspicion. Ses mensonges sont si nombreux que personne ne sait plus quand il dit la vérité.
Cette fois-ci, ses vêtements déchirés et l’affolement qui se lit sur son visage poussent quelques habitants à s’approcher.
– Qu’est-ce qui t’arrive encore, Hideki ?
– J’ai été attaqué !
– Attaqué ? Personne n’a jamais été attaqué dans notre région ! Des bandits, des voleurs ?
– Non, un tigre !
– Ce n’est pas possible, il n’y a pas de tigre à Ishioka !
– Regardez-moi ! J’ai eu à peine le temps de m’enfuir avant d’être dévoré, c’est un énorme tigre ! Il est dans le bois !
À présent, une foule se regroupe autour de la victime.
– Qu’allons-nous faire ?
– Il faudrait prévenir le moine Toshi-Ichirô, lui saura quoi faire !
– Non, nous n’avons pas le temps ! Il faut tout de suite organiser une chasse !
– Comment ça, Hideki ? Une chasse ?
– Oui, allez tous chercher des armes, vite ! Nos enfants sont en danger avec une telle bête sauvage en liberté ! Il faut la tuer !
– Mais…
– Vous voulez que ce tigre dévore vos familles ?
Les hommes se précipitent chez eux et reviennent rapidement avec de solides bâtons et des torches, car la nuit tombe doucement et les couleurs s’effacent peu à peu. Un groupe imposant prend la direction du bois, Hideki à sa tête.
*
Le jeune Yûzô se refuse à suivre cette foule furieuse, il s’esquive et prend le chemin inverse, vers le monastère. Il file sans s’arrêter, jusqu’à la porte du religieux.
– Maître ! Maître Toshi-Ichirô ! Il faut faire quelque chose !
– Bonsoir, Yûzô, assieds-toi un instant.
– Mais il faut faire vite !
– Calme-toi d’abord, prends une tasse de thé.
*
À quelques mètres des premiers arbres, la foule s’immobilise. La peur étreint les cœurs, même des plus courageux. Hideki semble avoir retrouvé son courage et donne des ordres d’une voix autoritaire.
– Placez-vous sur une ligne de défense pour protéger le village. De mon côté, je vais contourner le bois et faire du bruit avec un bâton. Le tigre aura peur et, quand il sortira par ici, vous lui tomberez dessus !
Hideki se dirige en hâte vers le bois et bientôt disparaît derrière les arbres. Tous se regardent.
– Il est bien courageux d’y aller ainsi tout seul.
– C’est sûr. Si la bête se retourne contre lui, il n’a aucune chance !
Le silence se fait. Chacun attend nerveusement. Tous les yeux sont fixés sur le bois. Les ténèbres naissantes excitent l’imagination. La lumière des torches donne vie à des ombres menaçantes, là-bas, sous les arbres.
De son côté, dissimulé derrière un buisson épais, Hideki aperçoit les scintillements vacillants des torches. Il étouffe un éclat de rire et ramasse la peau de tigre dissimulée depuis le début de l’aprèsmidi. Le voir ainsi enfiler la peau zébrée de rayures noires prêterait à rire… en plein jour. Dans la semi-obscurité, c’est un monstre aux dents saillantes qui se déplace sur deux pattes.
À l’orée du bois, les hommes, malgré leur peur, se rapprochent des premiers arbres.
– Aaaaaahhhhhh ! À moi !!!
Tous se figent, une lueur d’épouvante dans les yeux.
– C’est la voix d’Hideki !
– Le tigre l’a attaqué !
– Il est perdu !
Beaucoup voudraient s’enfuir, mais leurs jambes sont paralysées, leurs pieds cloués au sol. Puis le pire arrive, une énorme tête de tigre se montre à travers un buisson.
– Roooaaarrrrr !
Le rugissement glace le sang des plus braves. Dans les yeux d’un vert luisant, la lueur des torches se reflète et donne à la bête un aspect surnaturel. Les hommes font un bond en arrière, puis reculent doucement. Alors que tous s’apprêtent à s’enfuir, un tintamarre assourdissant naît dans le village. Ce sont les femmes, armées d’ustensiles de cuisine, qui en sortent pour joindre leurs forces à celles de leurs maris.
– Nous arrivons ! Cette bête ne fait pas le poids si nous la combattons tous ensemble !
Dans le cœur des hommes, le courage remonte en flèche.
– Pour nos familles ! Allons-y !
Ils se jettent alors sur l’animal sauvage. Les coups de bâton pleuvent sur le tigre, qui n’a pas le temps d’esquisser le moindre geste pour s’échapper. L’animal s’écroule et semble demander grâce d’une voix faible, mais personne ne l’entend. Les hommes crient pour masquer leur propre peur. Alors que la bête est à terre, immobile, tous se regardent.
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
– Est-ce qu’on l’emporte ?
– Elle est vraiment morte ?
– Il faudrait vérifier…
– Je sais pas… on peut la laisser ici…
Derrière eux, un pas lent s’approche.
– Bonsoir, messieurs.
– Oh, maître Toshi-Ichirô, bonsoir, nous avons… Désolé, c’est une vie que nous avons supprimée, mais…
– Ne vous culpabilisez pas, vous avez tous défendu avec courage vos familles. Rentrez tous au village et organisez un grand repas pour fêter la fin du danger.
– Mais…
– Laissez, je vais m’occuper de la suite des évènements en ce qui concerne cet… animal.
Tous s’en vont, à la fois soulagés et fiers d’avoir triomphé du monstre. Femmes et hommes ne cachent pas leur plaisir d’avoir une raison pour organiser une fête improvisée. Seuls restent sur place le prêtre et Yûzô.
– Maître. Le tigre, il est vraiment mort ?
– Quel tigre ?
– Là, sur le sol, l’animal, c’est bien un tigre, je le reconnais à ses rayures.
– Il ne faut pas se fier aux apparences Yûzô, souvent l’habit est trompeur.
– Mais… ?
– Ramasse la peau.
– La peau ?
– Oui.
Avec une crainte immense, le jeune homme touche une patte du tigre, qui ne bouge pas. Rassemblant tout son courage, il saisit la patte et tire.
– Oh !
La peau de l’animal glisse. Apparaît alors le corps d’un homme qui gémit doucement.
– Prêtre ! Prêtre ! C’est Hideki !
– Bien sûr. Aide-le à se lever ; après une bonne nuit de sommeil, il va se remettre. Plus précisément, son corps va se rétablir, son esprit sera transformé.
– Il est devenu fou ?
– Il est différent, les coups portés avec un courage pur ont chassé le mal.
À partir de ce jour, Hideki ne ment plus, ne vole plus et rend de nombreux services à tous. Il est l’homme le plus aimable et serviable de tout le village.

Mme Sayo ouvre son salon de thé, tous les matins dès 5 heures. C’est ainsi depuis plus de cinquante ans. Elle ne se presse pas, ses premiers clients n’arrivent généralement pas avant 8 heures. Quelle n’est pas sa surprise quand une silhouette se détache dans le soleil levant !
– Qui peut bien se lever si tôt ? Un prêtre ! Ce n’est pas notre vieux prêtre, Toshiô ne sort du lit qu’après 10 heures.
L’homme qui s’approche est jeune.
– Bonjour, madame.
– Bonjour, comment puis-je vous aider ?
– Je suis Masahiko, le temple shinto Sôshagû n’est pas très loin, n’est-ce pas ?
– Le temple du quartier de Motomachi, vous allez voir notre prêtre ?
– Oui, je suis envoyé pour assister le prêtre Toshiô.
– C’est bien, c’est très bien, mais vous arrivez de bien bonne heure…
– Oui, je suis très en avance, on m’a dit de longer cette rivière, dont j’ignore le nom d’ailleurs…
– Koïsegawa ! Enfin, c’est son nom officiel. Par ici, on l’appelle plutôt la rivière de la femme qui pleure.
– Pourquoi la femme qui pleure ?
– C’est une longue histoire, entrez prendre un thé, je vais vous la conter.
Mme Sayo apporte une théière et deux tasses puis court vers sa cuisine et revient avec deux larges parts de gâteau. Sans façon, elle s’installe avec le jeune prêtre. Elle prend une gorgée du breuvage brûlant. Le jeune moine essaie de l’imiter, mais repose sa tasse.
– Il est trop chaud pour vous n’est-ce pas ?
– Oui, je suis désolé…
– Ah ! Ah ! Ne le soyez pas, mon mari est comme vous, il ne peut boire que tiède.
– Votre époux travaille avec vous à l’auberge ?
– Oui, depuis sa retraite. Il n’arrive pas avant 11 heures. Il est devenu paresseux. Prenez un peu de gâteau, c’est lui qui le fait, je l’adore.
– C’est vraiment délicieux.
– Daisuke est très doué, il a tenu un restaurant, vous savez ? Et le soir, il travaillait ses recettes à la maison. Qu’est-ce que j’ai pris du poids à cette époque !
Alors que tous deux savourent le thé, un oiseau se met à chanter.
– Bon, je vous raconte pourquoi notre rivière est devenue la rivière de la femme qui pleure ?
– J’aimerais beaucoup, si ça ne vous dérange pas.
– Au contraire… Bon, c’était il y a… environ cinq ans, je ne me souviens plus exactement. Un jeune couple s’installe dans la dernière maison du village, au pied du mont Tsukuba. Elle, c’est Masami. Son mari, Hideyuki, c’était un costaud. En moins de six mois, il a construit une maison robuste en utilisant les arbres des alentours. Qu’est-ce qu’ils étaient amoureux ! Ils ont été vraiment heureux pendant trois ans.
– Trois années seulement ?
– Oui, mais ce n’est pas la faute de l’un ou de l’autre. En fait, après une grosse tempête, l’homme s’est joint à une équipe de sauveteurs.
– Des sauveteurs ?
– Oui, une tempête brutale a ravagé la région. Avec le vent et la pluie, il y a eu des éboulements un peu partout. Rapidement, nos sauveteurs passent alors de village en village pour assister tous ceux qui en avaient besoin. Avec les affaissements de terrain, parfois c’est plusieurs maisons qui ont été emportées ou recouvertes de terre ! Ils en ont sauvé des vies ! Et puis, ils se sont mis à réparer et même à reconstruire les maisons, pour ne pas laisser les survivants à la rue.
– C’est bien généreux.
– Oh, vous savez, la région n’est pas si grande. Nous n’attendons pas d’aide de la capitale, on retrousse nos manches et on s’entraide, comme la dernière fois que la rivière a débordé. Le village de l’autre côté de la montagne nous a envoyé du riz…
– …
– J’en étais où… ?
– Les sauveteurs parcouraient la région pour venir en aide…