Couverture : www.cptn.studio.com

© Éditions Most, 2021

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ISBN 978-2-9602569-5-6

Dépôt légal : septembre 2021

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Imprimé en Allemagne

D/2021/14963/02

à mes parents

Les jaloux saboteurs aux yeux de crocodiles Veulent mon échec, me souhaitent la misère Hé hé hé, voilà mon problème.

Maître Gazonga

Sommaire

Chapitre 1

« Paris – Le 13ème arrondissement plonge dans l’effroi après une nouvelle attaque de pigeons qui endeuille sa population. La victime, une septuagénaire pratiquant son Tai Chi au moment du drame, est décédée à l’hôpital des suites de ses blessures portant à 237 le nombre de morts par columbidé cette année. Les autorités invitent tout un chacun à la plus grande vigilance.

Ile de France – C’est une saisie record réalisée par les forces de l’ordre : près de 300 kilos de disques, cassettes et magazines de musique « Yéyé » auraient été interceptés à Mantes-la-Jolie dans le cadre d’une vaste opération de lutte contre la culture déviante. Lors de sa prise de parole, le Ministre de la Culture Respectable a salué « l’héroïsme et l’abnégation de ceux qui luttent pour protéger notre jeunesse. »

Sport – Le championnat du monde de marelles, c’est ce soir ! Il opposera le Brésil à l’Angleterre suite à la malheureuse défaite de l’équipe tricolore en demi-finale. Pour prévenir tout débordement sur la voie publique, la préfecture a annoncé l’interdiction de la vente d’alcool à proximité des gares et des dancings dès 17 heures.

International – Une page se tourne en Corse où Ange IX succède à son père Lisandru VI. La cérémonie d’accession au trône sera retransmise en direct sur la première chaîne. Les plus grands espoirs accompagnent le jeune monarque qui aura la lourde tâche de faire cesser la Guerre des Figues qui met, depuis 10 ans, le pays à feu et à sang.

Santé – Le beurre de cacahuète n’en finit pas de révéler ses puissantes propriétés anti cancérigènes… »

Jean-Pierre, torse nu dans sa chambre, écoutait d’une oreille distraite la vieille radio crachotant les informations du jour. Comme tous les matins, il se préparait devant sa glace et, comme tous les matins, hésitait sur le choix de sa cravate. Sans parvenir à déterminer laquelle mettrait le plus en valeur sa physionomie, il passait alternativement la cravate bleu nuit à fines rayures puis la cravate bleu nuit à rayures moyennes sous ce simple menton qui faisait sa fierté. D’aucuns en auraient été surpris mais Jean-Pierre pouvait, sous certains aspects, être qualifié de « coquet ». Ses critères d’exigence étaient peu nombreux mais inflexibles : le vêtement devait tomber juste, les couleurs ne pas s’entrechoquer et les matières se montrer honnêtes. Déroger à ces principes ne lui avait jamais rien apporté de bon. Un jour, un maillot de sport en lycra lilas lui avait valu une crise d'urticaire épique dont la seule pensée suffisait à lui donner des envies de se gratter la couenne jusqu’à l’os… Bref, Jean-Pierre aimait plus que tout se sentir à son aise, respectable, dans des vêtements comme il faut.

Bien que de taille moyenne, il était de robuste constitution : ses épaules étaient solides, ses mains carrées, son cou puissant. Il approchait de la cinquantaine et, depuis quelque temps, avait observé des signes d’usure dans ce corps qui jusqu’ici le portait fidèlement. Le constat était sans appel : la peau se distendait çà et là. Après des années à balayer d’une moue désapprobatrice la moindre évocation d’une activité physique, il avait finalement résolu de s’entretenir.

La cravate à fines rayures l’emporta ! Il la posa sur le couvre lit en tricot, bien à plat, à côté du maillot de corps en coton et de la chemisette immaculée parfaitement repassée.

Il passa dans la salle de bains, une petite pièce aux carreaux de faïences orange et brun, et couvrit ses joues d’une mousse onctueuse. Son rasoir commença à courir, tout en douceur, sur sa gorge. Si le sommeil le possédait encore, cette caresse matinale le réveillait définitivement et demandait une grande concentration. En la faisant longer son épaisse moustache, il actionnait la lame avec une infinie précaution et entendit, au loin, le jingle de fin du bulletin d’information. Il était 7h. Sa fenêtre était encore imbibée d’encre nocturne qui bientôt serait entièrement absorbée par une chaude journée de printemps. Les oiseaux de la nuit lançaient déjà leurs derniers cris, ces cris qui d’heures en heures descendaient profondément dans leurs gorges soyeuses pour finir en graves roucoulements roulant sur les toits verts de gris. Jean-Pierre se rinça le visage puis l'enfouit dans une serviette. Il jeta un œil dans le miroir, leva les bras, montra ses biscotos… pas mal.

« Une journée qui commencera sous un grand ciel bleu, avant de virer à l’orage pour la moitié nord du pays. Les températures monteront... »

Jean-Pierre retourna dans la chambre et rangea le fin gilet de laine moutarde qu’il avait sorti en cas de fraîcheur matinale. Consciencieusement, il enfila ses vêtements. Ses gestes étaient précis, mesurés, intériorisés comme ceux d’un samouraï ajustant son obi. Il resserra la boucle de sa ceinture et rentra sa chemise dans son pantalon en prenant soin de n’y créer aucun pli. Le cuir, le métal, le coton, les doigts de Jean-Pierre parcouraient ces textures et les appréciaient une par une. Ce rituel matinal était un éveil de son âme, un renouveau de ses sens. Il aimait se sentir en pleine conscience, maîtrisant les petits gestes du quotidien, les chérissant jusqu’aux derniers avant de plonger dans le tourment de la ville.

Dans l’entrée, il ôta les embauchoirs de bois de ses chaussures qui, chaque matin, attendaient patiemment de reprendre vie sous le porte manteau. Devant la sortie à venir, elles agitaient les lacets d’impatience. « On y va mes belles, on y va » les rassura Jean-Pierre tout en les flattant d’une caresse. Aidé d’un chausse-pied, il y glissa sans à-coup. Pour se sentir en communion avec le monde, certains ont besoin d’une aube dorée, d’arbres bruissant, d’un lac à la surface plane dans lequel ils se laissent couler sans provoquer la moindre ride... Pour Jean-Pierre, il lui suffisait de se chausser. Son nœud de cravate était la touche finale de sa tenue. Il le réalisait en savourant chaque étape, appliqué comme un écolier. Ainsi harnaché, il se sentait prêt à affronter le chaos d’une nouvelle journée de bureau.

Puis, il tourna le bouton de la radio qui en resta sans voix sur son napperon.

Avant de claquer la porte du petit appartement, il saisit son attaché-case lustré et, au dernier moment, attrapa un parapluie qui pendait au mur. Le bulletin avait parlé d’orage, Jean-Pierre était quelqu'un de particulièrement prévoyant.

Chapitre 2

Paris au petit matin ressemblait à un manège se mettant en train. La ville tournait

au ralenti, exerçant un étrange pouvoir de fascination sur ceux qui s'apprêtaient à s’y engouffrer. Puis, progressivement, à mesure qu’elle engloutissait ses habitants, la machine s’emballait : plus vite, toujours plus vite... bientôt, il faudrait prendre son courage à deux mains pour monter en marche sur cette infernale attraction. Pour en sortir également comme en témoignaient les silhouettes hagardes, échevelées qui parcouraient la capitale en fin de journée.

Jean-Pierre sortait à une heure où le rythme de la ville restait raisonnable. Cependant il savait que cela se jouait à peu de chose et s’engouffrait sans musarder dans la bouche du métro avant de rejoindre les quais.

Il était 7h15 et Jean-Pierre était encore présentable, parfaitement japonais. Cela ne durait jamais...

Lorsque Jean-Pierre parvint à s’extirper de la rame, rouge et suant, il était tout juste 7h45. Moins une ! Il essuya son front et tenta de reprendre son souffle et ses esprits sur le quai de sa destination. La ville avait encore gagné, elle le mettait toujours dans un état impossible ! Que cela pouvait l’exaspérer ! Tout ce soin réduit en cendres par l’injuste pression du monde. Il y avait toujours quelque chose : la pluie, une grève ou, comme ce matin, un obèse ! Encore un de ces fichus obèses qui bloquaient le mécanisme d’ouverture des portes ! S’il n’avait pas mobilisé toutes ses forces pour le pousser, jamais Jean-Pierre n’aurait pu dégager un chemin de sortie. Sur le quai, un petit groupe l’entoura : les passagers qui s’étaient engagés dans la brèche ouverte par son courageux effort le congratulaient et lui tapotaient le dos à qui mieux mieux aux cris de « Ben mon vieux ! Quel morceau ! ». Après ces effusions minutées, ils prirent congé et détalèrent en direction des différents couloirs où ils se répartirent équitablement.

Jean-Pierre se retrouva alors seul avec la masse de l’énorme individu qui gisait à la renverse sur le quai, incapable de se relever. Il gémissait, ses petites pattes dodues griffaient l’air de manière grotesque alors que ses flancs flasques se soulevaient au rythme de ses halètements. Jean-Pierre lui jeta un regard triomphant qui se planta dans cet amas de graisse en héroïque javelot : seul, armé de ses poings et de son désir de ponctualité, Jean-Pierre l’avait jeté à bas. Ces cours de lutte gréco-romaine pour lesquels il déboursait une fortune commenceraient ils à porter leurs fruits ? Il tâta ses biceps à travers la toile de sa chemise. Pas de toute, ils avaient considérablement forci. Il releva la tête et adopta un pas chaloupé, pour s’approcher du monstre terrassé. Arrivé à sa hauteur, il le larda encore de quelques regards acérés puis, du bout de son soulier, fit rouler la forme gélatineuse vers le bord du quai. Lentement, elle bascula sur les rails dans un « floc » pathétique de méduse avachie.

« Prochain train dans 3 minutes ! ».

« Pour les prières, il ne va pas devoir traîner le pachyderme… » songea Jean-Pierre en jetant un œil à sa montre « Ciel, 7h50 ! ». D’un pas pressé, il s'avança vers le premier couloir et se laissa happer par le système de ventilation. Tout en flottant à quelques centimètres du sol, porté par la force d’aspiration du tunnel, il réajusta sa tenue et sa coiffure dans les grands miroirs qui recouvraient les murs. Au premier tournant, il jouit d’une belle succession de Jean-Pierre en vingt exemplaires. « Quel plaisir de vous trouver là tous réunis ! Que vous êtes beaux mes amours ! Bien le bonjour à vous ! Quelle belle journée n’est-ce pas… ». Ses reflets lui renvoyaient des clins d ’œil complices et de grands gestes d’encouragement pour stimuler sa motivation. Les plus espiègles se fendaient même d’une petite danse en dandinant du popotin. « Les coquinous » pensait-il, indulgent.

C’est finalement sous une véritable haie d’honneur – car toute « ola » demeurait strictement interdite dans les souterrains du métropolitain – de cent exemplaires de lui-même qu’il sortit de la station à 7h50, galvanisé.

Son bureau se trouvait heureusement très proche de la station. C’était définitivement une bonne place, surtout si l’on considérait la qualité irréprochable de la cantine. Ah ces petites brochettes de poulet servies le mardi...

À 7h53, il arriva dans la rue la Boétie au pied du siège des Mutualistes Jaloux, grimpa trois marches avec légèreté et poussa une lourde porte d’acier. Puis, il traversa le hall capitonné de faux marbre, s’engouffra dans l’ascenseur et appuya sur le bouton du 5ème étage. A cette heure-ci, les hauts parleurs de la cabine ne diffusaient pas encore leurs mélopées cent fois honnies. Comme à chaque fois, il ressentit un soulagement certain à ne pas partager cette boîte exiguë de si bon matin : personne pour engager la conversation sur la météo du jour, aucun bonjour à rendre, aucun commentaire à faire sur la victoire du gentil Moldave dans l’émission nationale de télé-crochet… enfin ! Une trêve dans la socialisation quotidienne forcée. A son étage, il marcha d’un pas léger jusqu’au bureau 237, pendit son parapluie derrière la porte, posa sa sacoche en croûte de cuir et alluma son poste de travail. Ses gestes étaient précis, mécaniques, implacables. Il ne lui restait que 4 minutes pour reprendre un rythme cardiaque de circonstance, c’est-à-dire à peine plus élevé que celui d’une holothurie1.

À 7h59, Jean-Pierre venait d’achever l’ouverture d’un nombre raisonnable de fenêtres sur l’écran de son ordinateur. Il s’approcha alors du robinet à papier placé derrière son bureau et l’ouvrit en fredonnant. Une dizaine de feuilles de papier immaculées en sortirent avant de tomber dans la bannette prévue à cet effet. Il les déplia gravement avant de les froisser une par une avec soin. Puis, il déposa ces boulettes dans la corbeille qui jouxtait son bureau non sans oublier d’en laisser une ou deux bien en vue sur le sol. Il sortit quelques documents de dossiers en cours et les dispersa savamment sur son bureau. Enfin, il sema quelques trombones sur le tout et regarda son œuvre, satisfait. L’ensemble était particulièrement réussi ! Il ne s’attendrit pas sur cet harmonieux agencement, cette nature morte professionnelle, dans laquelle jouait déjà la lumière clignotante du néon. Non. Il jeta un œil à droite, puis à gauche, ouvrit le caisson du bas de son bureau et en sortit avec précaution une boîte à chaussures. Il souleva le couvercle et balaya du regard les trésors qui s’y nichaient. Avec une précaution infinie, il saisit entre le pouce et l’index quelques gobelets de café usagés qu’il posa sur sa table de travail. La touche finale ! « Chérie on the cake comme disent les Anglais ! »

Les verres issus de sa collection trônaient souverainement au-dessus de ce désordre studieux, nobles témoins de son « activité matinale acharnée ». Tout était en place... Il se carra dans la mousse bon marché de son fauteuil, empoigna sa souris d’ordinateur, ferma les traits de son visage : seuls les clics répétés venaient troubler le silence soudain qui s’était installé dans son royaume.


1 concombre de mer, pour vous en boucher un coin.

Chapitre 3

8h15 : trois coups furent frappés à la porte. Un grommellement leur répondit. De grands yeux inquiets apparurent, suivis de la silhouette entière d’Estelle qui s'avança sur la pointe des pieds en traversant le bureau. Elle était en retard, elle le savait. Ses mains maigres tremblaient un peu, produisant un son de castagnettes espagnoles.

Alors qu’elle passait devant lui, Jean-Pierre jeta un regard ostentatoire au cadran de sa montre. Ce simple geste la fit bondir jusqu’à son petit bureau tubulaire où son corps menu se coula prestement sur sa fragile chaise en plastique. Elle se figea et retint sa respiration, les mains posées à plat sur sa table de travail.

Jean-Pierre leva lentement la tête et la regarda en silence. Après s’être entraîné des années à fixer les gens sans ciller, il avait développé un talent certain pour jeter des regards aussi longs que malaisants. L’entreprise requiert une concentration extrême. Un battement de paupières et toute l’intensité du moment s’écroule ! Sous ce regard qui s’alourdissait seconde après seconde, les épaules d’Estelle se contractèrent. Elle rentra sa tête dans son cou dans un réflexe de protection primitif, sa frange recouvrant presque entièrement ses grands yeux délavés remplis de crainte. Jean-Pierre continua de la fixer, rétrécissant ses paupières pour un effet plus que pénétrant… « Bip, bip, bip, biiiiiip » pensa-t-il avant d’imaginer un bruit d’explosion.

Mais Estelle n’explosa pas. Elle resta là, immobile, attendant la remarque assassine. Celle-ci ne vint pas. Les secondes s’écoulaient, se traînaient, s’étiraient... Finalement, un Bonjour presque chaleureux s’échappa des lèvres de Jean-Pierre, faisant frissonner les poils de sa moustache. Surprise, confuse, Estelle bafouilla un Salut ! brouillon en retour et se courba vers les dossiers, servile mais soulagée.

Les petites lunettes rondes de Jean-Pierre flamboyaient de plaisir. Il savourait ce petit mouvement sec de rétractation du dos d’Estelle. La terreur qu’il savait infliger, la peur qu’il faisait régner sur cet espace de 18m2 lui procuraient un plaisir certain. Il en était le maître incontesté et personne, non personne ne pouvait rivaliser avec sa volonté. Ces carrés de moquette bleue constituaient son territoire. Quiconque y pénétrait devait obéir à sa loi, se soumettre. Estelle ainsi que tous ses os le savaient. Elle avait enfreint la règle et, si elle pouvait s’enfoncer dans le sol, disparaître dans les peluches qui oscillaient entre le cobalt et le marine à ses pieds, elle le ferait sans aucune hésitation.

Satisfait, il retourna aux documents sur son bureau, froissa des feuillets, arqua les sourcils tout en faisant des mouvements impétueux de la main, des clics rageurs. Poséidon furieux au milieu des océans déchaînés, sa souris comme trident vengeur.

En silence, Estelle se tortilla sur sa chaise. « Et hier, vous avez terminé tard ? » Jean-Pierre, sans lever la tête, grogna en retour. « Si le service gestion savait faire son travail, peut-être aurais-je pu quitter mon poste à 18 heures… » Il marqua une pause « Comme vous … » Sa voix devint mielleuse « D’ailleurs ce cinéma… c’était « sympa » ? » Estelle ne s’attendait plus à cette pique. Oui, elle était partie tôt hier et arrivait en retard ce matin. Jean-Pierre était très à cheval sur les horaires. Il pourrait la dénoncer et crac, c’en serait fini du bon poste d’assistante dans cette prestigieuse maison. Elle n’appréciait pas particulièrement la compagnie de Jean-Pierre, son supérieur, mais la paye était acceptable et la cantine vraiment savoureuse, surtout les petites brochettes de poulet du mardi... Elle baissa les paupières et répondit faiblement « Pas mal… vous savez c’est mon mari qui a choisi, il y avait beaucoup trop de violence j’ai trouvé… » Voyant le peu de réaction qu’entraînait chez son supérieur, cette spirituelle remarque, elle se dressa comme un ressort. « Monsieur, je vais à la machine, voulez-vous un café ? »

Il acquiesça d’un mouvement de tête volontairement distrait. Estelle sortit avec empressement. Jean-Pierre suivit sa silhouette du coin de l'œil, sans cesser ses gesticulations. Mère nature avait été bien ingrate avec Estelle : corps d’allumette et tête lourde, elle avait tout de la femme bilboquet. Lorsqu’elle marchait, sa tête surmontée d'un casque de cheveux frisés dodelinait de droite à gauche puis de gauche à droite suivant ainsi le rythme de ses pas. Peut-être l’utilisait-elle comme gouvernail ? Et les jours de torticolis, était-elle obligée de tourner en rond frénétiquement toute la journée ? Cela pouvait expliquer ses arrêts maladie répétés... Jean-Pierre se jura d’être plus vigilant sur ce point à l’avenir.

Il tendit l’oreille vers les pas d’Estelle qui s’éloignaient à vive allure dans le couloir. Lorsqu’ils eurent tout à fait disparu, Jean-Pierre se renversa entièrement dans son fauteuil dans un profond soupir de satisfaction. A cette heure, l’attente devant la machine à café était à son comble et la file s’entortillait jusque dans les escaliers au point d’atteindre le 2ème étage. Estelle allait en avoir pour une plombe. Un petit sourire gai orna sa moustache à cette pensée : il se détendit et offrit son visage aux constellations du plafond qui s’allumaient néon par néon. Celles-ci se reflétèrent dans ses prunelles attentives. Le signe zodiacal de l'« Agrafeuse » était déjà bien visible à cette heure. « Il doit être presque 8h30 » en déduisit-il.

Jean-Pierre appréhendait toujours l’approche de 9 heures, heure à laquelle la constellation du « Parapheur » sortait de l’ombre. Un néon défectueux clignotait alors systématiquement. Ces œillades lumineuses répétées mettaient ses nerfs en pelote. Heureusement, le « Parapheur » n’était pas son signe totémique. Le sien apparaîtra un peu plus tard pour dessiner un trombone… il pourrait enfin y lire son horoscope de la journée. Il goûtait ses minutes de calme où il pouvait se laisser aller à sa curiosité astrologique tout en peignant calmement ses doigts.

Jean-Pierre était « Directeur du classement » au sein des Mutualistes Jaloux. Ce titre, il l’avait gagné à la sueur de son front. Il avait en effet développé une méthode révolutionnaire dans cet art qui demande finesse et doigté : la méthode tactile.

La méthode de rangement tactile était – comme son nom l’indique – une méthode de reconnaissance basée sur le toucher. Les vert pomme, les roses criards, les bleu électrique des classeurs et des dossiers donnaient des ensembles discordants qui agressaient les sens et provoquaient des crises d’épilepsies répétées parmi les employés les plus dévoués. De plus, cette logique basée sur la seule couleur empêchait l’entreprise d’embaucher des malvoyants. Or ces derniers étaient des êtres reconnus pour leur intelligence supérieure, que l’on pouvait de surcroît payer des clopinettes. En effet, si un employé avec deux bons yeux recevait un salaire normal, il était tout à fait autorisé de ne payer les borgnes qu’à hauteur de 50%. Alors pour les aveugles... c’était presque gratuit. Une aubaine...

Confronté à ces difficultés, le Service du Classement se trouvait irrémédiablement fragilisé. Or, comme le prophétisait fort justement Albert Einstein (homme de ménage émérite aux Mutualistes Jaloux) « Si le classement devait s’arrêter, l’entreprise n’aurait plus que quelques années avant de disparaître ». C’est alors que Jean-Pierre inventa la glorieuse méthode du rangement tactile ! Sa démarche fut simple, il collectait lui-même les ongles, grains de café, cheveux, dents des employés, pour fournir matière à son classement. Il posait alors ce butin sur les couvertures des classeurs et le figeait à l’aide d’une épaisse couche de vernis. Nulle erreur n’était alors permise : cheveux pour la comptabilité, canines pour les bilans financiers etc. La simplicité même ! Il dessinait des arabesques tactiles et les agents affectés au triage ne tarissaient pas d’éloges sur son grand sens artistique. Il passa ainsi maître dans l’agencement des petites aspérités discriminantes. A présent, l’entreprise n’employait plus que des aveugles pour effectuer le travail de rangement : elle économisait ainsi sur l’électricité de la salle de travail en sus des économies conséquentes réalisées sur la paie.

À l’apogée de son succès, les ressources humaines baptisèrent une salle de réunion au nom de Jean-Pierre. L’entreprise le décora de la « Médaille Ernest Jaloux », la plus haute des distinctions intra-corporate. Ô époque bénie... Se rappeler ces gloires passées ne consolait pas Jean-Pierre et même ravivait la blessure de sa triste situation actuelle : relégué dans ce bureau étroit, sans coup d’éclat depuis des années, coincé avec cette assistante idiote… Peut-être que la bêtise d’Estelle lui aurait été plus acceptable si sa carrière avait eu le lustre du passé mais il n’en était rien. Il ne maintenait son emprise sur ses collègues qu’en faisant une démonstration quotidienne de son caractère soupe au lait.

Les petits pas précipités d’Estelle interrompirent cette quiétude. Jean-Pierre tira le levier de son fauteuil d’un coup sec pour se redresser. Son corps fut projeté en avant et son nez entra en collision avec son écran, la brûlure fut vive. « Aïe ! Bon Dieu de bon Dieu ! » jura-t-il.

Son bout du nez était roussi. Jean-Pierre rentra dans une colère noire. « Encore ? Encore ce même fichu problème ? Cela faisait des mois qu’il demandait à changer d’équipement ! Comment continuer à travailler avec un poste réglé en mode “Hiver” alors que nous étions en plein mois de mai ? Quelle gravité ses brûlures devaient-elles atteindre pour que sa demande soit entendue ? » Il devait refaire un courrier de réclamation à l’assistance informatique : la plaie… Il y a quelques années, un petit malin du service communication avait en effet cru bon, pour mettre en exergue les valeurs de dynamisme et de responsabilité environnementale nouvellement portée par l’entreprise, d’imposer le transport « à la course » des anomalies. Ceci sans imaginer que le centre de traitement était pourtant délocalisé au Pakistan. À petites foulées, les athlètes se mettaient donc en train depuis le 8ème arrondissement de Paris mais, malgré leur enthousiasme, mettaient de longs mois pour parvenir à leur destination – lorsqu’ils ne disparaissaient pas purement et simplement dans la nature. Les réponses empruntaient les mêmes voies aussi, il fallait des années pour régler la moindre peccadille. La dernière fois que, chanceux, il avait vu sa demande aboutir dans un délai plus que raisonnable de 5 mois, l’ensemble de son poste de travail s’était trouvé paramétré en pachtou. Las, plutôt que de demander un nouveau changement de langue, il avait préféré prendre des cours du soir et apprendre ce nouvel idiome. Après 120 heures de cours, il ne se débrouillait pas si mal. Le pachtou était une langue passionnante...

Le bilboquet s’était arrêté, sa grosse tête tombante d’un côté au-dessus de deux gobelets fumants. « Votre café ! Cappuccino grain moyen lait super plus, comme d’habitude », glissa Estelle en essayant de dissimuler sa joie devant le bout du nez de son chef roussi.

Tout en frottant son appendice et en grimaçant, Jean-Pierre pointa du doigt ses gobelets vides, lui faisant signe de le poser à côté. Elle lança « Vous buvez beaucoup trop de café, savez-vous ? J’ai lu une étude sérieuse – une étude américaine – qui explique que c’est très mauvais. Pour votre santé j’entends, cette étude… »

Jean-Pierre pivota sur sa chaise et lui opposa la vue de son dossier, boudeur. Le silence s’installa et Estelle retourna à son bureau. Bien caché dans son fauteuil, Jean-Pierre continua de tripoter machinalement son nez et, encore tout ébaubi, se répétait cette étonnante nouvelle. « Estelle... lit ? »

Chapitre 4

Un grondement le fit sursauter. Ce n’était pas celui de la constellation du trombone qui dormait encore parmi les néons mais bien le ciel. De lourds nuages d’un gris pelucheux mêlèrent leurs langues de coton et ne tardèrent pas à s’éventrer. Trois coups de tonnerre : un bel orage entra en scène, gouttes sonores, colère des dieux ! Les jours derniers ayant été d’une chaleur étouffante, la pluie coagula vite sur les vitres. Les formes qui s’y dessinaient prenaient les contours d’animaux mous et morts. Toujours ennuyeux à gratter une fois secs mais très joli à regarder.

Bercé par la mitraille céleste sur ses fenêtres, il oublia son nez et se remit au travail. Il classa ses dossiers, relut de vieux budgets en fronçant les sourcils avec application. L’ostentation était à son comble. Tiens, il arrivait même à voir ses sourcils à force de plisser le front... exceptionnel.

La pendule au cadran de plastique jauni marquait presque 11 heures, quelle besogne n’avait-il pas abattue ! Le café rapporté par Estelle demeurait intact, froid. Jean-Pierre décida de s’octroyer une pause bien méritée. Il sortit de son bureau et s'avança vers sa chère machine à café. Telle une reine, elle trônait à l’intersection de plusieurs couloirs desservant les plus prestigieux services des Mutualistes Jaloux : comptabilité, informatique, chorale, juridique… les fonctions vitales de l’entreprise ! Et la machine à café était le cœur de ce bel organisme. Elle mesurait près de deux mètres et proposait plus de 60 boissons chaudes pour réconforter les travailleurs et leur apporter une pause bénéfique dans leur productivité. La boisson reine était bien entendu le café qui se déclinait en 45 propositions audacieuses. Jean-Pierre les avait méthodiquement toutes goûtées et avait bien entendu sa favorite. Cependant, comme dans toute démarche scientifique, il avait soigneusement conduit et documenté ses tests. Pour partager le fruit de ses recherches avec ses semblables, un épais glossaire était disposé à côté de chaque machine, dans un classeur souple aux pages plastifiées.

Il introduisit une pièce en flattant le flanc de la boîte de ferraille puis opta – bien sûr – pour le « Cappuccino grains moyens, lait normal plus ». La belle mécanique se mit aussitôt à gargouiller. L’humeur de Jean-Pierre chantait à l’unisson.

La machine distribuait également du thé, mais Jean-Pierre méprisait profondément les adeptes de cet insipide breuvage. Il avait observé que, bien souvent, certaines caractéristiques infâmes se retrouvaient chez les buveurs de thé : la mollesse matinale, l’irrésolution, la sensibilité déplacée, le besoin de contacts humains fréquents ainsi qu’une certaine inclinaison à la traîtrise. Bref, Jean-Pierre observait avec une attention soupçonneuse ses collègues qui avaient eu le malheur, un jour, d'appuyer sur le bouton « Thé ». La dernière option de l’ingénieuse machine était une fantaisie : « soupe à la tomate », indiquait le dernier bouton vierge de toute sollicitation. Mais Jean-Pierre était aventureux et s’était fait une promesse à lui-même : la veille de son départ à la retraite, il l’essayerait.

La machine émit un bip chaleureux. Jean-Pierre s’apprêtait à empoigner son gobelet quand son attention fut détournée par des éclats de voix. Il tourna la tête et aperçut, au loin, Estelle et la grande Rachel qui gloussaient bruyamment. Rachel était la stagiaire du pôle. Il l’avait exilée à dessein dans le cagibi face à son bureau afin de maintenir une distance décente, hiérarchie oblige.

La jeune fille ne devait pas avoir plus de 22 ans. Elle était étudiante. Ses maigres indemnités de stage lui permettaient tout juste de payer sa carte de transport. L’accès à la prestigieuse cantine du groupe lui était refusée. Elle se nourrissait donc de nourriture bon marché, déplorable quant à sa haute contenance en lipides. Depuis son premier jour chez les Mutualistes Jaloux il y 4 mois, elle avait beaucoup changé – physiquement, entendons-nous. Son unique tailleur se trouvait usé jusqu’à la corde : le tissu fragilisé par le port quotidien craquait sous son embonpoint récent. Rachel que l’on pouvait qualifier de « quelconque » à son arrivée présentait désormais un visage qui semblait luire de toutes les fritures à bas prix ingurgitées. Ses cheveux paraissaient également suinter le gras. Lorsqu’elle opinait du chef avec un peu trop de vivacité, des gouttelettes s’en échappaient. Les talons de ses escarpins s’étaient érodés à vitesse grand V. Depuis son arrivée, la grande Rachel avait bien perdu 5 centimètres. Chaque jour, la stagiaire s'avachissait et, pour aggraver son cas, abîmait considérablement la moquette de la respectable maison. Jean-Pierre supportait très mal ce laisser-aller. D’autant plus, qu’à une certaine époque, il avait caressé de grands projets pour Rachel. Lors de son recrutement, il avait été impressionné par sa haute stature et ses gestes nerveux. De l'œil, il avait pu apprécier sa musculature et avait imaginé la positionner pour la Grande Course des Stagiaires. Depuis 12 ans, il n’avait pu se hisser sur le podium de cette prestigieuse compétition qui chaque année galvanisait les équipes des Mutualistes Jaloux. Les épreuves étaient particulièrement difficiles et seul un entraînement rigoureux pouvait permettre de les surmonter. En sortir vainqueur signifiait, pour l’heureux stagiaire, obtenir un CDD de 2 mois renouvelable ainsi qu’une panoplie Mutualiste Jaloux (comportant un bob, un t-shirt, un sac à dos et un stylo faisant également lampe torche) et, pour le tout heureux propriétaire du stagiaire, recevoir un pass illimité à la cantine ainsi que la désormais célèbre panoplie Mutualiste Jaloux (comportant un bob, un t-shirt, un sac à dos et un stylo faisant également lampe torche). La gloire en somme. Mais Rachel, après des premières semaines prometteuses, avait rapidement sombré. « Un décès dans sa famille » croyait se souvenir Jean-Pierre. Son frère ou son père, sans doute pas sa mère… ou peut-être tous ceux-là en même temps. Une sombre histoire d’incendie dans une caravane.... Bref, cet incident bien regrettable n’était cependant pas une excuse pour abandonner toute estime de soi et surtout, toute vue sur la Grande Course des Stagiaires. De l’ambition que diable ! De l’ambition ! Mais Rachel avait baissé les bras et, à présent, n’était plus qu’une jeune fille usée parmi tant d'autres : la bouche toujours pleine de miettes et les yeux souvent emplis de larmes. Jean-Pierre encore aujourd’hui se sentait trahi.

Le rire impudique de ces deux sottes réveilla cet affront. Comment osaient-elles ? Dans le couloir en plus ? Juste devant le ficus de la comptabilité de surcroit ? Était-il cocasse ce ficus ? Si ces dindes en riaient, elles ne pouvaient qu’être tout fait dénuées d’empathie pour la souffrance végétale. En effet, rien n’est moins amusant pour un ficus que d’appartenir à des comptables. Imaginez-vous une seconde les monologues que ce pauvre arbuste se trouvait obligé d’écouter toute la journée ? Et, si elles ne se moquaient pas du ficus, alors elles devaient évoquer des sujets extra-professionnels. C’en était trop, la moutarde montait au nez de Jean-Pierre. Cette coupable complicité le mettait dans une rage indescriptible. Fumant, il retourna à son bureau en oubliant dans son trouble l’onctueuse boisson chaude au creux de la machine. Cette dernière fit quelques minutes plus tard le délice du directeur de l’Ambiance Sonore du bâtiment avec qui Jean-Pierre était en froid. Décidément, le sort s’acharnait sur Jean-Pierre.

Aussitôt assis, il empoigna son téléphone, composa le numéro de Rachel et attendit. À chaque sonnerie dans le vide, sa rage augmentait, son rythme cardiaque s’accélérait, une chaleur inexpliquée l’envahissait. Il haïssait Rachel de le mettre dans un état pareil alors qu’elle n’était, finalement, qu’une stagiaire. Il s’acharnait et rappelait encore et encore. La sonnerie s’entendait dans tout l’étage.

« Allô ? fit enfin une voix essoufflée.

— Écoutez Rachel, ce « Allô » est d’un commun… affligeant ! Trouvez autre chose la prochaine fois.

— Oui monsieur. Pardon.

— Vous êtes de retour à votre poste. Pas trop tôt. Je viens de relire le budget de notre activité 11543C – mai 1976… » Il laissa s’installer le silence inquiet précédant sa demande « … Oui, mai 1976. Veuillez vérifier nos rentrées à cette date-là. Brutalement, j’ai un doute et pour ne rien vous cacher je soupçonne même un gonflement artificiel de celles-ci… espérons que mon intuition, jusqu’ici infaillible, se trompe... »

Une déglutition sonore retentit dans le combiné. Depuis ce bureau, Estelle tendait l’oreille, la mine inquiète. « Et, où puis-je trouver ces documents monsieur ?

— Dans les archives ! Voyons Rachel… Vous descendez au sous-sol et vous demandez au gardien les clefs. Je vous répète la référence, veuillez noter… 11543C – mai 1976.

— Bien monsieur.

— Passez prendre le formulaire à mon bureau » Il raccrocha brutalement le combiné. Un sanglot déchirant traversa le couloir.

Si jeune… envoyée aux archives… c’était à chaque fois un crève-cœur. Jean-Pierre avait déjà perdu une bonne vingtaine de stagiaires dans ce genre de mission. Il ignorait concrètement comment elles disparaissaient dans les méandres de ces froides catacombes : peut-être était-ce la vieille encre, chargée en produits nocifs, qui asphyxiait l’air déjà vicié de ce sous-sol ? Oui, peut-être. Mais il paraissait plus sensé de tenir Jonas responsable. Jonas, le gardien archiviste des Mutualistes Jaloux, 34 ans de maison. Des rumeurs le soupçonnaient de se divertir avec les malheureuses qu’on lui envoyait. Jean-Pierre imaginait déjà les tics de joies qui parcourraient son visage lorsqu’il verrait descendre Rachel. Sa main noueuse se portera à sa casquette effritée dans un salut bouffon. Depuis le temps qu’il moisissait dans ce labyrinthe il avait sans doute, par esprit taquin, aménagé les sous-sols à sa guise : dressé des herses en fer, des lames de rasoirs, des portes miroirs, introduit des animaux exotiques…quelles innocentes distractions n’avait-il pas trouvées en agençant les attractions de son parc de loisir personnel.

Mais peut-être n’était-ce que calomnies. Jean-Pierre vint à songer à une dernière explication, beaucoup moins roulante mais tout à fait vraisemblable : l’effondrement brutal des dossiers. En équilibre précaire depuis des années, bouger une seule page, ne serait-ce que par le courant d’air provoqué par l’ouverture d’une porte, pouvait être fatal au fragile édifice. Le coup de grisou.

Rachel pleurnichait à côté. « Alors Rachel, vous traînez ? » Estelle, baissa les yeux où des larmes commençaient à perler.

De petits bruits sages succédèrent aux sanglots... Rachel rangeait son bureau en essayant de contenir sa peine. Personne ne la consolait. Le petit personnel avait l’habitude de détourner la tête. Il savait. Il savait qu’elle n’en reviendrait pas. Une seule avait réussi cet exploit : Julie, une coriace. C’était il y a 2 ans. Julie était descendue aux archives pour récupérer le dossier 6439 (février 86) et en était ressortie 3 semaines après. Hagarde, méconnaissable, folle. Elle fut immédiatement entourée et pressée de questions mais fut incapable de répondre. Elle alternait moments d’hébétude et crises violentes durant lesquelles elle s’époumonait en hurlant de vieilles chansons de marins. Julie était bretonne, fille de pêcheur. Mais, elle était malheureusement remontée sans le papier demandé. Jean-Pierre fut donc contraint de la licencier dans la demi-heure. Une faute professionnelle impardonnable.

Timidement, Estelle s’était levée et approchée de son bureau. Sa tête soucieuse penchait sur le côté droit. « Peut-être pouvez-vous attendre un peu avant de l’envoyer en bas. Vous savez, le processus de recrutement est long….

— Attendre ? Cela fait plus de 40 ans que cette grossière erreur macule nos budgets…

— Justement peut être que quelques jours de plus n’empireront rien.

— C’est à cause d’un tel manque de rigueur que vous stagnez dans cette boîte, ma pauvre Estelle. Un peu plus de conscience professionnelle et un peu moins de conscience tout court ne vous nuirait en rien… tout comme l’achat d’un réveil-matin. Savez-vous que pour le bien de cette entreprise, je me sentirais prêt à vous avancer une partie de la somme ? »

Fébrilement, car Jean-Pierre était de tempérament nerveux, il extirpa un billet rose de son portefeuille et le jeta à ses pieds. Estelle le regarda en clignant beaucoup trop des yeux pour dissimuler son angoisse. Il se leva brusquement et sortit en quelques pas chassés dignes. Sur le chemin de la photocopieuse, il aperçut au fond du couloir la robuste silhouette de Rachel voûtée par le poids du carton contenant ses effets personnels. Quelques objets en porcelaine glissés à la hâte s’y entrechoquaient. Si dans 5 jours elle n’était pas remontée, les employés pourraient alors se partager ses biens. Jamais rien d’intéressant n’avait été attribué à Jean-Pierre dans cette petite manigance interne : une cassette audio, un bracelet en plastique turquoise, un paquet de petits-beurre à peine entamée… des broutilles mais il était sentimental avec ses stagiaires et ces petits objets, si insignifiants étaient-ils, lui permettaient de conserver une trace de leur fulgurant passage dans son service. Il lui plairait beaucoup d’être sentimental avec le baladeur de Rachel, cadeau de ses parents. Il était certes d’un violet des plus hideux mais Jean-Pierre sentait qu’il pourrait lui rappeler de touchants souvenirs.

Il compléta le formulaire « Demande d’archives », le parapha, l’emporta à la photocopieuse, le plaça sous le précieux capot lumineux, récupéra ses deux exemplaires encore chauds et, en passant devant Rachel, déposa l’original sur le sommet de la caisse dans un geste sec.

Sans un regard, il retourna à son bureau dans le but de produire quelques clics magistraux. Que tremble le tonnerre ! Voici venir Jean-Pierre !

Il occupa ainsi méthodiquement sa journée à ne rien faire tout en pestant avec ostentation. Depuis le temps qu’il exerçait cette activité, il n’était nulle vantardise que de se prétendre virtuose en la matière. Après avoir contemplé les signes astrologiques de chacun dans les néons, il s’attela à un brin de classement. Il nota que le signe de Rachel, la Photocopie, ne s’était pas allumé aujourd’hui, sans doute un signe des astres… Mais, que voyait-il… là… là sur le revers de la manche de sa chemisette : une mouche ? Non, une vulgaire tache. Il approcha son visage de cette infamie et ses yeux ne purent que confirmer ce que son instinct avait déjà deviné : Estelle l’avait éclaboussé de sa bêtise crasse. Avec ses phrases pesantes, ses mots lourds, ses tournures maladroites, elle ne manquait jamais de faire des cochonneries et d’en mettre partout. Le dos de son écran était également maculé. Ah la maudite sotte ! Les imbéciles ne pouvaient décidément pas s’empêcher d’indisposer les honnêtes gens. Ils devaient toujours tout salir ! Tout souiller ! Tout mettre plus bas que terre. Sa belle chemise... Une colère herculéenne saisit Jean-Pierre qui, à son tour, empoigna à pleines mains le petit bureau de fer d’Estelle. Il le froissa avec rage, le déchiqueta en petites confettis, le réduisit en miettes qu’il lança ensuite en jets désordonnés par la fenêtre ouverte. Estelle rentra à cet instant et, en un regard, comprit la situation : elle avisa la photo de ses chats encore intacte sur le mur et se rua dessus. Jean-Pierre s’interrompit pour la contempler presser ce petit cadre doré contre sa maigre poitrine. Elle ouvrit la bouche pour dire une parole mais ses lèvres tremblotaient. Elle produisit un ridicule glapissement gondolé avant de tourner les talons et de s’enfuir avec son petit cadre. « La petite dinde » grinça-t-il, « Va pleurer auprès de tes petits amis, ces baveux bavasseurs. »