© Éditions Renaissens (membre du SNE)
Collection : COMME TOUT UN CHACUN
ISSN : 2649-8839
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Les éditions Renaissens publient les écrits d’auteurs aveugles, malvoyants, sourds et de toute personne souffrant d'un handicap.
« Entre bien dans mes yeux
pour que je me souvienne bien de toi. »
Charles Baudelaire
Au réveil, mes paupières à peine entrouvertes sont déjà en quête d’une source de lumière. Dans l’urgence je désarticule mon cou dans toutes les directions. Un automatisme qui s’est installé depuis que j’ai pris conscience que je pouvais perdre la vue à tout moment.
Ce matin, lorsque j’ai cherché désespérément le cadran lumineux de mon réveil, ce n’est pas son alarme qui s’est déclenchée mais celle de mon cerveau.
Qu’on me laisse encore un peu de temps ! Je ne suis pas prête ! Les visages qui disparaissent brutalement… Je n'imagine pas ne plus voir le sourire rayonnant d’un proche, la rosée perlant sur une pivoine, les paysages. Mon champ visuel, désormais si étroit me limite à de minuscules fragments mais ces confettis de lumière sont pour moi si précieux.
Paniquée, j’ai poursuivi mon exploration. Aucune lueur n’apparaissait. Puis, à force de bouger ma tête dans tous les sens, j’ai repéré mon réveil avec ses chiffres joliment colorés. Je me suis ressaisie. Sans doute était-il tombé à terre pendant la nuit.
Je ne veux pas croire à l’extinction définitive de la lumière !
En attendant, c'est une belle journée qui s’annonce, même si mon handicap, ou plutôt mes handicaps, ne cessent de me rappeler leur existence.
J’ai quarante-neuf ans de souvenirs : certains joyeux, d’autres plus monotones. Quarante-neuf ans d'images et de sons : certains colorés, d’autres plus sombres…
Maman me pouponne. Elle fait l’inventaire et pousse un soupir d’apaisement : deux pieds, deux mains et une tête apparemment bien faite. Toutefois, ma déficience auditive sera détectée sans tarder. Mon pauvre vocabulaire et mes cris auront donné raison à son inquiétude.
Je fais mes premiers pas à onze mois. Haute comme trois pommes je passe sans difficulté sous les tables. On me décrit comme une petite fille pétillante, à tel point que j'épuise mon entourage dont j'atténue la fatigue par des baisers bruyants. Mes cheveux blonds et bouclés tombent sur ma bouille ronde et font craquer mon papa. Il m’appelle sa « grosse bibi ». À quatre ans, j’aime partager mes jeux et mon temps avec mon frère ainé Bruno. Une année seulement nous sépare et nous sommes naturellement complices, malgré nos caractères opposés. Il est calme, je suis agitée. Ensemble nous avons trouvé un équilibre, alors que mes parents, eux, peinent à me comprendre. Les sons qui sortent de ma bouche ne sont pas précis. Une telle différence de langage avec mon frère, qui lui s’exprime parfaitement ! Je crie plus que je ne parle. Tous ces indices vont révéler mon déficit auditif, et des examens complémentaires le confirmeront.
Ce jour-là, sur les genoux de ma maman, je reste sage, probablement intimidée par ce grand monsieur, l’audioprothésiste. Lorsqu’il déplie de son siège son immense corps, je me raidis, un brin apeurée. Malgré tout je décide de le défier avec ma tête de chipounette, comme il dit. Je l’incline légèrement puis tente un sourire hésitant. Sera-t-il gentil avec moi ? Je retiens ma respiration.
— Veux-tu jouer avec le train électrique ?
J'entends la voix de ce géant, qui n’est que douceur. Mes yeux s’arrondissent en découvrant les wagons. Je suis déjà excitée à l’idée de le faire fonctionner mais je dois, au préalable, participer à un petit jeu qui consiste à répéter simplement des mots.
Durant la séance, je m’applique en lorgnant de temps à autre sur le train, craignant qu’il ne démarre sans moi.
Le grand monsieur semble avoir apprécié mon sérieux puisque qu’il me remet la télécommande en souriant. C’est parti ! Enfin tranquille, il m’oublie pour s’intéresser à mes parents. Il leur annonce la couleur : j’ai une perte auditive de soixante-dix pour cent. Aucune intervention chirurgicale n’est possible, mais pour compenser je peux avoir recours à des prothèses.
L’audioprothésiste me parle de ces appareils, mais ses paroles ne sont qu’un enchevêtrement de mots insignifiants. C’est seulement lorsqu’il me présente un modèle, que je commence à comprendre. De ma bouche enfantine sort alors innocemment le mot « moche ».
Au second rendez-vous, je sais désormais à quoi m’attendre. Ma petite main est dans la sienne mais je suis confiante. Le gentil ogre m’entraine dans la pièce que je n’ai pas oubliée. Le train n’a pas changé de place et j'en profite pour faire un long voyage. Lorsqu’il me récupère, je vois sur sa table de gros objets marron. Malgré quelques grimaces, je suis docile quand il les introduit dans mes oreilles. D'abord je n’entends plus rien du tout puis les bruits heurtent mes tympans. J’ai la tête en vrac. Il m'explique que je dois jouer avec le bouton du volume pour mieux les apprivoiser.
Au retour, assise sur le siège arrière de notre voiture, le bruit du moteur me perturbe, sans savoir si je dois le considérer comme agréable ou désagréable. Je suis mitigée. À la maison, je découvre d’autres sons, comme celui du robinet que je laisse volontairement couler, jusqu’à ce que mon papa me rappelle gentiment que l’eau, ce n’est pas gratuit. Puis s’enchainent d'autres bruits : celui du frigo, des piétinements…. C’est exténuant mais avec le temps, je les intègre naturellement.
Les prothèses ne corrigeront pas tous les mots que j’ai écorchés. Pour cela on me présente « Tristine », une orthophoniste. Elle est sensée m’aider à sortir de jolies phrases. Toute ma hantise s’évapore lorsque je la vois pour la première fois. C'est la gentillesse incarnée avec un sourire franc et une voix qui embellira naturellement les sons.
Je garde le souvenir de son visage rempli de fierté lorsque sort de ma bouche le mot pinceau, cet objet que je lui tends et que j’appelle pinson.
Grâce à ma sauveuse je fais de réels progrès et peux envisager une rentrée scolaire dans une école dite « normale ». Sans doute s'est-elle attachée à moi car je passe beaucoup de temps dans son cabinet. Des séances quotidiennes que je suivrai jusqu’à la sixième.
Au centre de loisirs de ma commune, je suis chouchoutée et souvent perchée sur les épaules de l’animateur. Dans mon esprit d'enfant il est beautiful ! Quelquefois, j’affiche promptement mon handicap, très pratique je l’avoue, en situation de défense ! Mais très utile aussi pour assouvir mes petits caprices de fillette. Ce joker est mon allié. A contrario, il y a des jours où mon complexe me rattrape, en particulier quand le miroir me renvoie l’image d’une petite fille enlaidie par ses prothèses auditives. Je tente de sensibiliser mes camarades : je suis différente, mais pas anormale.
Que de souvenirs joyeux vagabondent dans ma tête ! À l'école primaire, des amitiés indestructibles se créent, effaçant les imperfections et les différences… Bavarde, je suis punie comme les autres. Un jour, je me retrouve debout sur ma chaise, le bec collé par un morceau de ruban adhésif, aussi ridicule qu’une gamine d’autrefois avec son bonnet d’âne. Zut ! Je n’avais pas fini ma phrase. Après tout, je n’avais qu’à me taire ! Je peux aussi surprendre par mon sérieux et compter sur l’enseignant qui n’hésite pas à me donner un peu de son temps libre.
Je retiens une enfance heureuse : mon handicap était-il bizarrement en retrait, ou bien l'ignorais-je ? J'avais un besoin constant d'être entourée, vraisemblablement pour me rassurer et trouver ma place au sein du groupe. J’aspirais en effet à devenir une personne à part entière, avec ses rires et ses pensées ordinaires, semblable à mes camarades.
Mais ces moments d'insouciance ne durent pas. Le passage au collège est rude. Toute mon innocence s’envole. Je remarque que le respect ne s’applique pas à tous et que le bénéfice des paroles réconfortantes de mes parents a été de courte durée. Après quelques mois, je deviens la cible. Je ravale mon orgueil ainsi que mes larmes en entendant le mot gogol… Je triche et masque ma sensibilité.
Peu à peu, en me cantonnant à un rôle d’actrice impassible, je parviens à me faire oublier mais au prix de l'effritement de mon amour-propre, tandis que s'installe en moi une timidité qui me bloquera durant toute mon adolescence.